Belle comme le fleuve

Une étrangeté parmi vous

« Aujourd’hui est une journée indigo », dit-elle. Bleu teinté de mauve : c’est la couleur du mercredi qui n’est pas celle du lendemain. Jeudi est plutôt turquoise. Comme « liberté », d’ailleurs, ce mot qui a la puissance d’un vent bienfaisant. Ce sont ces sept lettres qui ont soufflé sur l’existence de Mélissa Perron le jour où son diagnostic est tombé : autiste à haut niveau de fonctionnement. Un constat qui a signé le début d’une nouvelle vie.

« Fabienne, il fallait que je la fasse libre », lance l’auteure et peintre Mélissa Perron en parlant de l’héroïne de ses deux romans : affranchie, agitée, changeante selon l’endroit. Belle. Comme le Saint-Laurent au bord duquel se développe l’intrigue de ce second livre où Fabienne est appelée à réinventer sa vie après bien des péripéties, dont l’héritage d’un immeuble situé dans un petit village du bas du fleuve.

« Quand j’ai écrit Promets-moi un printemps [2019], j’avais l’intention de mettre la dépression sur la sellette et de déboulonner les tabous qui persistent encore autour de cette maladie. Je ne pensais pas faire une suite », avoue l’écrivaine. Les réactions des lecteurs à ce premier roman qui se conclut sur un diagnostic d’autisme l’ont toutefois incitée à réanimer son personnage dans Belle comme le fleuve, pour aborder cet autre sujet tabou qui va trop souvent de pair avec la dépression.

« Fabienne vit des situations extrêmes : sa mère meurt, elle se fait tromper, se fait quitter, rencontre quelqu’un d’autre… Moi, c’est plus doux que ça en ce moment. Mais dans ces situations, je pense que je réagirais pareil. » Avec la même candeur, la même vulnérabilité, la même anxiété dans les interactions sociales, la même force de caractère qui caractérisent bien des femmes autistes à haut niveau de fonctionnement, aussi appelées Asperger.

« Imagine-toi être catapulté sans que tu le saches sur une autre planète avec des extraterrestres qui ont la forme d’humains. Tu vas l’savoir tout de suite que t’es différent dans ta manière d’agir, de réagir, de penser, pis t’auras pas le choix de te trouver des trucs pour survivre en société. Pis un jour, tu sais que ta différence porte un nom et t’as enfin la preuve que t’es pas fou. »

— Extrait de Belle comme le fleuve

Si la vie de Mélissa Perron est un fleuve plus tranquille ces dernières années, tout n’a pas toujours été aussi doux. À 41 ans, elle a passé l’essentiel de sa vie à vouloir se comprendre, à multiplier les thérapies, à accumuler les dépressions, jusqu’à vouloir mettre un terme définitif à ce mal qui ronge…

La solitude. Seule parmi d’autres, malgré toutes les tentatives de camouflage pour se conformer au moule.

« J’ai vraiment l’impression d’être dans un aquarium déposé dans votre mer. Je suis avec vous, mais j’ai une barrière autour de moi qui m’empêche de me sentir comme vous. »

— Mélissa Perron

Dans « Femmes caméléons », lettre publiée dans La Presse le 1er août, l’auteure raconte une adolescence bousillée par une dizaine de médicaments à la suite de diagnostics erronés : anxiété généralisée, bipolarité, troubles obsessionnels compulsifs et de la personnalité limite. « J’aurais pu faire des études. Je trouve que j’avais beaucoup de potentiel. Cette colère ne s’en ira jamais », confie-t-elle avec émotion. Elle a fini par abandonner l’école en 4secondaire. À moins que ce ne soit l’école qui l’ait abandonnée…

« On dit que ça prend un village pour élever un enfant. J’ai manqué d’adultes significatifs autour de moi. C’était pas difficile de voir que je manquais beaucoup d’école ! Moi, je devais continuellement gérer mon trop-plein. » Trop de bruits, de stimulations, de textures, de lumière. Trop de gens. « C’est ça, le nerf de la guerre pour un autiste. Tout agresse. Et pourtant, enchaîne-t-elle, moi, j’aime les gens ! Trop, parfois. Mais quand je fais une overdose d’humains, j’ai besoin d’aller digérer ça toute seule. »

Il y a trois ans, donc, Mélissa recevait son diagnostic comme une grande bouffée d’air frais. Sans surprise, mais avec un soulagement immense qu’il soit enfin validé. Autour d’elle, cependant, un scepticisme persiste. « En 2021, c’est la mode de se trouver une étiquette ! », lui a-t-on répliqué.

« Tsé, quand on achète un vêtement, l’étiquette est juste une façon d’en prendre soin. Après, quand on regarde le chandail, ce n’est pas l’étiquette qu’on voit. On est bien au-delà de notre diagnostic. »

— Mélissa Perron

On ne peut cependant blâmer les autres de ne pas voir ce qui est resté quasi invisible. Parce que les femmes autistes à haut niveau de fonctionnement ont joué un rôle toute leur vie pour être comme les autres et s’adapter en contrôlant leurs critères autistiques. Une quête épuisante et souvent chèrement payée. « C’est cette solitude qui me crève le cœur. Les femmes autistes qui se font diagnostiquer sur le tard se sentent isolées. Pas parce qu’elles sont autistes, mais parce qu’elles ne sont pas crues. »

Son objectif, aujourd’hui, est de faire la lumière sur cette partie du spectre de l’autisme, loin des clichés de l’enfant difficile à atteindre. Pour Gloria, sa fille de 7 ans qui est aussi Asperger. Pour toutes les autres, aussi, qui se sentent vivre derrière un plexiglas. Notre société se vante d’être inclusive, mais il y a encore des pas à faire. En parler est une façon de normaliser la condition. « Moi, j’aimerais ça que quelqu’un me dise : “Avec moi, tu peux être toi.” Bon… je vais pleurer ! C’est une belle phrase. Ça veut tout dire. »

Belle comme le fleuve

Mélissa Perron

Hurtubise

310 pages

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.