Richard Branson

« J’ai l’impression d’avoir rêvé »

Trois minutes en apesanteur pour admirer la planète Terre. « Vraiment indescriptible, dit-il, ce sont des sensations extrêmes. » Avec ce voyage suborbital d’un peu plus d’une heure à bord d’un vaisseau de sa compagnie Virgin Galactic, le milliardaire anglais inaugure officiellement le tourisme spatial. Et vole la vedette à ses deux rivaux, Elon Musk et Jeff Bezos. Le pionnier de bientôt 71 ans s’est confié en exclusivité à notre reporter avant et après ce nouvel exploit.

Veille du décollage vers l’espace, 10 heures du matin. Un grand hôtel anonyme de style vaguement mexicain, sorte d’hacienda pour touristes et hommes d’affaires. À moitié vide toute l’année, encore plus depuis que sévit le Covid. Dans une des suites, enfoncé dans un canapé, un grand-père fait face au désert du Nouveau-Mexique, l’un des plus grands des États-Unis. Aujourd’hui, son téléphone ne sonnera pas : Richard Branson a décidé de passer la journée coupé du monde, entouré de sa seule famille. Il y a Joan, sa femme, Holly, leur fille, venue de Londres avec son mari, Freddie, et leurs trois enfants. Sam, le fils, a fait le voyage depuis Bali, accompagné de son épouse.

C’est presque devenu un rituel : chaque fois que Branson risque sa vie, le clan se rassemble. À la joie des retrouvailles se mêle le sérieux des circonstances. En tout, cet aventurier a failli mourir plus de 75 fois, généralement lors de ses multiples tentatives de records, réussies ou pas. Traversées de l’Atlantique en hors-bord, du Pacifique ou de l’Atlantique en montgolfière, et toutes sortes d’exploits plus ou moins dangereux, en kitesurf, en varappe et même en voiture amphibie.

Demain, peut-être, il ne reviendra pas. C’est pourquoi sir Richard Branson n’est joignable pour personne. Mais il a aussi été journaliste : son premier business, hormis une affaire de vente de perroquets montée à l’âge de 9 ans, a été un magazine. À 16 ans, il a lancé « Students », un journal pour parler du Vietnam, de la musique, de la drogue et de l’avortement… Depuis, par fidélité, il nous a toujours confié l’exclusivité de reportages en famille, chez lui à Oxford ou sur son île de Necker, dans les Caraïbes, et le suivi de ses aventures d’aérostier.

À chaque fois que Branson risque sa vie, le clan se rassemble avant le départ

Nous avons vu grandir la famille. Alors, comme toujours, depuis trente ans, il accepte de nous parler. Au bout du fil, la voix est enjouée : « C’est un jour off, aujourd’hui. J’ai tout débranché, mais j’avais quand même prévu un appel à un ami. Voilà. » En fond sonore, des rires d’enfants donnent une idée de l’atmosphère. « Quelle est l’ambiance, Richard ? Comment te sens-tu ? » « Je me détends, je suis très relax. J’ai maintenant hâte d’y être. Cela fait tant d’années que j’en rêve ! À mon âge, j’ai eu la chance d’assister aux premiers pas de l’homme sur la Lune, et j’ai toujours pensé qu’un jour tous pourraient y aller. J’ai vu l’industrie spatiale se développer, mais jamais je n’aurais imaginé fabriquer moi-même un vaisseau spatial, et encore moins y prendre place. La conquête de l’espace fascine les enfants. Enfin, pour la première fois depuis longtemps, au lieu de regarder cette aventure comme si elle faisait partie du passé, ils vont pouvoir s’imaginer y participer un jour. »

On n’ose pas demander s’il songe qu’un accident pourrait se produire… Plus tard, peut-être. « Richard, tu as perdu ta mère cette année, terrassée par le Covid, et tu as dû fermer plusieurs de tes sociétés. Le groupe Virgin est dans une situation compliquée… Demain est une journée particulièrement importante ? » « Oui, le Covid est un drame pour nous tous. Il a emporté ma mère. Et pour notre groupe, si présent dans les secteurs des transports, des croisières, de l’aviation, c’est une catastrophe gigantesque. Bizarrement, ce sont nos sociétés les plus audacieuses, les plus expérimentales, qui désormais nous permettent de survivre. Pour Virgin Galactic, tout s’est très bien passé récemment : nous venons de l’introduire en Bourse, et l’argent levé a permis de régler quelques factures, notamment celles des sociétés qui ont dû fermer à cause de la crise sanitaire. Je n’aurais jamais imaginé que le secteur de l’espace pourrait un jour venir en aide au groupe Virgin, mais c’est ce qui est en train de se passer. La semaine dernière, nous sommes parvenus à lancer une fusée depuis un Boeing 747, et à mettre des satellites en orbite… Le vol de dimanche sera un grand pas ! » Virgin Orbit sera bientôt aussi coté en Bourse, apportant son lot de cash nécessaire à la survie de Virgin. Dans quarante-huit heures, au péril de sa vie, Branson sait qu’il jouera aussi l’avenir de son groupe.

Il a toujours écrit des mots d’adieu avant de partir en ballon, en bateau, chaque fois qu’il a pris le risque de ne pas revenir. « Richard, as-tu écrit une lettre aujourd’hui ? » « Oui, répond-il, je l’ai fait. Je pense que c’est un jour propice à la réflexion. Mes petits-enfants sont autour de moi, et ils peignent des fusées dans l’espace avec leur grand-père dedans. Alors je songe à eux, à mes enfants, au groupe Virgin… » Branson est optimiste. On le sent gai, joyeux. Mais, sans jamais l’évoquer, il pense au pire. Tout le monde y songe.

Dimanche 11 juillet. Encadré par deux Land Rover, Branson arrive seul, à vélo, devant Spaceport America, la base de décollage. Tee-shirt et lunettes noirs, écusson arc-en-ciel, il sourit. Dans un instant, il s’assiéra au deuxième rang dans la petite carlingue de son vaisseau. Direction, tout droit vers le ciel. « Plus de 800 ingénieurs ont travaillé sur ce projet, alors je me sens plutôt en confiance, à l’aise, a-t-il confié. Bien sûr, quelques petites choses peuvent ne pas fonctionner, mais je ne pense pas que quoi que ce soit de grave puisse arriver. On a testé, testé et retesté, rien n’est laissé au hasard. »

Hier, avec toute la famille, ils ont pris la pose dans le désert, pour immortaliser le moment. Joan, Holly, Sam et Richard. Dans la doublure de sa combinaison, il a glissé une autre photo du clan, celle des trois générations réunies autour du sapin de Noël. Dans le couloir de Spaceport, ses enfants l’entourent. Eux rient ; lui paraît retenu. Son sourire est plus grave. Il rejoint le pilote, le copilote et trois « passagers », un homme et deux femmes. Plaisanteries requises : c’est un vol d’essai, mais aussi un vol de loisir.

« J’ai eu une existence extraordinaire. Ce vol sera proche de son aboutissement »

Au téléphone, Branson nous a dit : « J’ai eu la chance d’avoir une vie extraordinaire, pleine d’opportunités, et ce vol sera… je ne veux pas dire son “aboutissement”, mais quelque chose proche de l’aboutissement. » C’est dans cet état d’esprit qu’il boucle sa ceinture. Le « vaisseau-mère », sorte d’aile géante, roule sur la piste 34 avec, sous son ventre, la petite fusée constellée de 17 hublots. Au sol, Sam, qui se filme lui-même, commente dans son Smartphone : « Papa vient de prendre place dans le vaisseau. » En studio, le journaliste américain Stephen Colbert apparaît sur les écrans. Le show peut commencer. Le monde entier y assiste.

L’avion-mère et son « bébé » volent à présent à 4 000 mètres d’altitude. À bord, tous volontaires pour ce vol d’essai, la responsable des recherches Sirisha Bandla, bardée de capteurs pour l’occasion, Colin Bennett, chargé de mesurer la pression, l’instructrice Beth Moses, faisant office de chef de cabine, et l’astronaute 001, alias Richard Branson, regardent la terre s’éloigner.

Alors que l’horizon s’arrondit encore et que le ciel alentour s’élargit toujours plus, le moment du « lâcher » approche. Ils savent qu’il sera suivi de la mise à feu du réacteur de la navette-fusée pour lui permettre de filer vers l’espace. La manœuvre est rodée, sans risque, et néanmoins un peu effrayante. Au moindre pépin, tout explose. « C.J. » Sturckow et Kelly Latimer sont aux commandes du vaisseau-mère, tandis que David Mackay tient le manche à balai de la navette à côté de son copilote, Michael Masucci. Tous deux ont davantage l’air de mercenaires que d’astronautes. Anciens de l’US Air Force et de la Royal Navy, ces pilotes d’essai à la retraite ont volé sur la plupart des appareils militaires conçus depuis trente ans.

Les quatre passagers n’entrevoient que leurs dos. Impossible, pour Branson, de se rassurer en observant les nombreux cadrans qui leur font face. Ils sont illisibles aux yeux de ce surdoué hypermnésique, mais également dyslexique.

En direct des studios de Virgin Galactic, le show bat son plein. Les images, diffusées sur la totalité des réseaux sociaux, traversent les fuseaux horaires. Enregistrée des mois plus tôt, la voix off de Branson les accompagne. À Eve, sa mère disparue, il adresse ces mots : « Chère maman, tu m’as toujours dit d’atteindre les étoiles… »

La pression monte. Plus que quatorze minutes avant que la fusée ailée ne se détache, glissant dans le vide, d’abord doucement, puis de plus en plus rapidement à mesure qu’elle approchera du sol. En un premier temps, le déclenchement du réacteur la propulsera instantanément vers l’avant, lui faisant atteindre trois fois la vitesse du son.

À travers les quatre hublots qui l’entourent, Branson peut « profiter de la vue », ce qui est malcommode dans les engins spatiaux habituels. « Egoïstement, nous a-t-il prévenus, j’ai prévu de savourer l’instant. Bien entendu, je vais me concentrer sur les petits détails à améliorer pour que ce soit à chaque fois un voyage inoubliable, mais tous ceux qui sont déjà allés dans l’espace m’ont conseillé de regarder par la fenêtre. Et c’est surtout cela que j’ai prévu de faire. Observer la couleur du ciel, admirer le décor. Et peut-être quitterai-je mon siège un instant… »

14 000 mètres. 553 km/h, soit Mach 0,5. Plus que six minutes avant le grand plongeon.

« Une minute », décompte tout haut Richard.

30 secondes. 20 secondes. 10 secondes. 5 secondes.

« Release, release » : c’est le signal.

Les pilotes sont habitués, mais les passagers sursautent. La secousse qu’ils viennent de ressentir est normale. La navette tombe. Le réacteur s’enclenche. Ils sont plaqués sur leurs sièges.

Au bout de dix secondes, ils ont atteint Mach 1, le mur du son. Puis, trente-trois secondes plus tard, Mach 2. Et enfin, Mach 3 après cinquante-sept secondes. L’altimètre a bondi à plus de 80 000 mètres.

À présent, ils se trouvent officiellement dans l’espace. En apesanteur. Libérés de leurs ceintures, ils s’envolent dans l’habitacle. Tous, sauf Richard Branson. La voix tremblante d’émotion, il clame : « À tous les enfants en bas, j’ai été un enfant avec un rêve, le regard tourné vers les étoiles… Aujourd’hui, je suis un adulte dans un vaisseau spatial, avec d’autres adultes, en train d’admirer tout en bas notre magnifique Terre. Si nous avons pu faire ça, que les prochaines générations de rêveurs imaginent ce qu’elles pourront faire ! » Et il hurle : « Hey ! » avant de se détacher pour rejoindre les autres, volant, riant, flottant. Dehors, un noir infini entoure l’astre bleu.

Les adultes rêveurs regagnent leur siège, rattachent leurs ceintures. Pour regagner la Terre, la navette accélère jusqu’à Mach 3. Ses ailes se déploient et la course ralentit. Le vaisseau redescend en planant, à la vitesse de 583 km/h. Les passagers bavardent, se tiennent la main. « C’est la plus grande expérience de ma vie », déclare Branson. Ils se passent un portable pour écouter le morceau enregistré par Khalid pour l’occasion : « New Normal » (« Nouvelle normalité »). Tout le monde applaudit. Et la navette se pose.

Avec cette prouesse, il vient peut-être de sauver Virgin

Quelques minutes plus tard, Branson débarque en héros dans la base. Trois de ses petits-enfants, Etta, Artie et Lola, lui sautent dans les bras. Puis sa fille, son fils, son beau-fils, sa belle-fille, sa femme. Et il retient ses larmes. Il est revenu. Vivant. Il vient de réaliser son rêve, et peut-être de sauver Virgin. Dans un instant, on lui remettra les « ailes » des astronautes qui officialiseront son voyage dans l’espace. Trois mots résonnent dans sa tête. Face à la foule qui l’attend, il les prononce : « What a day ! What a day ! What a day ! » Quelle journée, en effet.

De retour dans le calme de son hôtel, Richard Branson, éternel reporter improvisé « envoyé spatial », nous rappelle : « Ce fut vraiment un jour extraordinaire, nous dit-il, ému. Tout ce dont nous avions rêvé s’est réalisé. Je suis d’ailleurs certain que demain en me réveillant j’aurai l’impression d’avoir rêvé. Enfant, je me fabriquais des vaisseaux spatiaux avec des cartons d’emballage, mais jamais je n’aurais imaginé aller un jour dans l’espace. J’espère que toi aussi tu iras ! C’est vraiment indescriptible. Ce sont des sensations extrêmes. On est propulsé à 4 800 km/h en quelques secondes et, soudain, tout devient beauté, silence majestueux. Le vaisseau tourne sur lui-même, on découvre à travers les hublots des vues splendides. Les autres astronautes flottent autour de vous. Et, après avoir contemplé le monde, on y retourne. C’est l’incroyable rentrée dans l’atmosphère. Je suis convaincu que plein de gens vont vouloir vivre cette expérience. Nous allons lancer un tirage au sort. Tout le monde pourra participer pour 10 dollars seulement. Les gagnants remporteront deux billets pour l’espace. N’importe qui pourra faire le voyage, sans mettre la main à la poche ! »

— Bertil Scali avec Thierry Boccon-Gibod

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