Tourisme LGBTQ+

Entre inquiétudes et espoir

L’IGLTA, association internationale de tourisme LGBTQ+, a tenu son 38e congrès annuel à la fin d’octobre à Milan, en Italie. Quelque 550 personnes provenant de 40 pays y ont assisté. La Presse était aussi sur place. Voici ce qui a animé les discussions.

L’Italie retient son souffle

Avec l’accession au pouvoir en Italie d’un gouvernement d’extrême droite, plusieurs se demandent quels seront les impacts sur la communauté LGBTQ+, mais aussi sur le tourisme dans ce pays hautement prisé par les voyageurs.

Roberto Muzzetta, de l’organisme militant italien à but non lucratif Arcigay, estime que les risques de voir une partie des touristes LGBTQ+ délaisser l’Italie sont bien réels.

« L’Italie souffrait déjà d’un problème de perception : le pays est en général plus sûr que l’image qu’on s’en fait à l’étranger. Maintenant, il est possible que l’arrivée du nouveau gouvernement ait un impact sur notre tourisme, car la perception joue un rôle important lorsque vient le temps de choisir une destination, surtout pour la communauté LGBTQ+. »

Il craint aussi que les batailles livrées par la communauté LGBTQ+ italienne depuis quelques années – notamment sur les questions du mariage et de l’adoption pour les conjoints de même sexe – n’avancent guère pendant le règne de la première ministre Giorgia Meloni. Mais il y a pire : « Avec son élection, Meloni a libéré une certaine rhétorique homophobe au sein de la population. Certains sentiront que ce discours est légitimé. »

Il tient toutefois à se faire rassurant pour les touristes LGBTQ+ :

« Notre société est plus évoluée, plus progressiste que ce que montrent les élections. Le parti de Meloni n’a reçu que 43 % des votes. C’est moins qu’à l’époque de Berlusconi… Les touristes seront en sécurité, notamment dans les grandes villes. »

— Roberto Muzzetta, de l’organisme Arcigay

Il souligne que l’Italie compte chaque année 52 évènements liés à la Fierté.

Lors d’un récent sondage mené par l’Association italienne pour la promotion du tourisme LGBTQ+ (AITGL), on apprenait d’ailleurs que les voyageurs LGBTQ+ étaient désireux de découvrir l’Italie pour la première fois (le pays figure au troisième rang du palmarès mondial, derrière les États-Unis et la France). Seul hic : ces mêmes voyageurs placent l’Italie au huitième rang des pays européens où, estiment-ils, la sécurité et l’inclusion seront au rendez-vous.

« Il y a encore beaucoup de travail à faire », reconnaît Alessio Virgili, président de l’AITGL.

Aller au-delà du drapeau

« C’est facile de faire une campagne de promotion et d’intégrer un drapeau arc-en-ciel. Les touristes LGBTQ+ doivent aller voir plus loin avant de choisir où ils vont. »

Richard Grey, vice-président principal de l’office de tourisme du Grand Fort Lauderdale, est formel. Toutes les destinations ne sont pas égales devant l’Éternel lorsqu’il est question d’accueil et d’inclusion des voyageurs LGBTQ+.

Comment départager le bon grain de l’ivraie ? En s’informant des lois locales, d’abord. Richard Grey recommande aussi de vérifier où se situe chaque pays sur les listes des droits de la personne, telles que celles faites par Human Rights Watch. « On peut de plus vérifier s’il y a des centres de la Fierté ou des organisations LGBTQ+ sur place. »

Dans un sondage dévoilé par l’IGLTA le 3 novembre dernier, les voyageurs sont d’ailleurs désireux de soutenir les organisations LGBTQ+ à destination (69 % des répondants) ou encore de favoriser des entreprises détenues par des membres de la communauté.

Ce dernier point joue sans doute en faveur de Fort Lauderdale, l’une des destinations les plus accueillantes pour les touristes LGBTQ+ selon plusieurs personnes interrogées par La Presse. « Il y a à Fort Lauderdale des centaines d’entreprises dirigées par des homosexuels, dit Richard Grey. Et nous avons un des plus hauts taux de vote pour le Parti démocrate dans l’État… »

Autre façon de voir si le pays est ouvert aux touristes homosexuels, lesbiennes, trans ou non binaires : l’offre (ou pas) de produits développés spécialement pour eux. Miguel Sanz Castedo, directeur général du ministère de l’Industrie, du Commerce et du Tourisme d’Espagne, explique : « Certains musées, notamment à Madrid, offrent des visites guidées de leur collection avec un angle queer. On trouve aussi ailleurs des itinéraires qui incluent des lieux significatifs pour la communauté, des festivals de films ou de musique LGBTQ+… »

« Juste en février 2023, quatre croisières LGBTQ+ partiront de Fort Lauderdale », ajoute Richard Grey.

Privilégier la sécurité

Faut-il boycotter une destination où les droits de la population LGBTQ+ ne sont pas respectés ? La question a fait débat. Si l’IGLTA préconise la poursuite du dialogue avec lesdites destinations, sans boycottage organisé, d’autres sont plus préoccupés par la sécurité des voyageurs.

C’est le cas de Richard Grey. « C’est particulièrement vrai pour les trans. La sécurité est leur première préoccupation lorsqu’ils choisissent une destination. Leur vie est à risque. Les destinations doivent en être conscientes et avoir des infrastructures pour les accueillir. » Par exemple ? Des piscines ou des plages isolées, des villas privées.

Miguel Sanz Castedo va plus loin.

« On oublie que 70 % des membres de la communauté ne sont pas des hommes dans la vingtaine qui peuvent passer inaperçus. Il y a des familles avec de jeunes enfants, des trans, des couples âgés. Ces derniers ne peuvent pas, ou ne veulent pas, forcément se cacher. Ils doivent penser à leur sécurité en premier lieu. Ces voyageurs doivent sentir qu’ils ou elles peuvent demander un lit à deux places à la réception de l’hôtel sans se sentir mal à l’aise. »

— Miguel Sanz Castedo, directeur général du ministère de l’Industrie, du Commerce et du Tourisme d’Espagne

« Lorsqu’il est question de tourisme pour la communauté LGBTQ+, il y a toujours beaucoup d’intérêt pour le G, pour les hommes homosexuels, ajoute Miguel Sanz Castedo. Or, l’industrie du voyage est en pleine croissance, et pas seulement chez les homosexuels âgés de 20 à 40 ans. »

La promotion par la législation

« J’entrevois l’avenir du tourisme LGBTQ+ avec des émotions mitigées, dit Miguel Sanz Castedo. Les crimes haineux sont en hausse partout dans le monde et dans certains endroits, la communauté est directement visée, comme en Russie ou en Iran. De l’autre, l’Espagne est en voie de passer une loi sur les droits des personnes trans qui sera une des plus progressistes au monde. »

« C’est la nouvelle frontière, les droits des trans, qui reste une des communautés les plus défavorisées au monde, une de celles qui souffrent le plus de discrimination. C’est peut-être la meilleure publicité qu’on puisse faire pour faire connaître notre destination… »

Une partie des frais de voyage de ce reportage a été payée par l’AITGL et l’Office de tourisme italien ENIT, qui n’ont exercé aucun droit de regard sur cet article.

Un tourisme payant

4,5 billions US

Pouvoir d’achat mondial des LGBTQ+

103 milliards US

Dépenses annuelles de voyage de la communauté LGBTQ+ aux États-Unis

2,7 milliards d’euros

Dépenses totales annuelles de la communauté LGBTQ+ en Italie seulement

Source : IGLTA

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