Le jeu du calmar s'invite dans la cour d'école

Des enfants qui font semblant de se tirer dessus. D’autres qui se fouettent avec des cordes à danser. Ou qui jouent au ballon-chasseur « mortel ». Voilà quelques-uns des jeux improvisés par des enfants d’écoles primaires pendant les récréations et inspirés par la populaire série télé Squid Game. Un peu partout au Québec, le personnel scolaire est pris de court par l’ampleur du phénomène.

Devenu le plus gros succès de tous les temps de Netflix, Squid Game (Le jeu du calmar) est une série coréenne, sortie il y a un mois. Sur neuf épisodes, cette dystopie raconte comment les plus démunis de la société, attirés par un gros lot de près de 50 millions de dollars, participent à un jeu composé de 6 épreuves. Un seul joueur sortira gagnant ; tous les autres seront éliminés… c’est-à-dire tués. Les images sont sanglantes et certaines scènes, sadiques. Tant et si bien que la série est classée « 18 ans et plus » par le diffuseur.

Dans les écoles primaires, les enfants de 8 à 12 ans s’amusent à reproduire des scènes de la série. « Sur 23 de mes élèves, 10 l’ont vue, dont 9 seuls, sans supervision », dit Annie Bergeron, enseignante de 6e année dans une école de la Rive-Sud de Montréal.

« Certains élèves ont commencé à jouer à 1-2-3 Soleil en faisant semblant de mourir quand ils sont exclus. Tous les enseignants en ont parlé et sont sensibilisés. On a passé le message et on reste à l’affût. Ça n’a pas de bon sens ! »

— Annie Bergeron, enseignante de 6e année

La même version du jeu a été réinventée dans une autre école, cette fois avec des cordes à danser… dont les élèves se sont servis pour « fouetter » les perdants. « Il y a vite eu une intervention, et les cordes à danser ont été retirées des bacs de jeux », confie Marie-Ève, une professeure de troisième cycle qui a requis l’anonymat, car elle n’était pas autorisée à parler aux médias.

Dans sa classe, elle estime « qu’au moins un tiers » de ses élèves de 11 et 12 ans a vu la série, en partie ou au complet. « Même ceux qui ne l’ont pas vue utilisent les termes liés à la série, ils choisissent des mots qui décrivent la série, des mots violents », dit-elle.

Comme Marie-Ève, plusieurs enseignants ont pris l’initiative d’envoyer un mot aux parents de leurs élèves. « Je ne veux pas leur dire quoi faire chez eux, mais je voulais qu’ils sachent que le visionnement de la série a des conséquences à l’école », souligne Karine, enseignante de 5e année à Montréal, qui a elle aussi préféré parler sous le couvert de l’anonymat.

Éric Théroux, professeur de 6e année dans une école de la couronne nord de Montréal, a tenté de désamorcer la situation dès qu’il l’a vue poindre. « J’ai écouté la série et quand mes élèves ont commencé à m’en parler, j’étais prêt à discuter de différents aspects, comme l’aspect de l’expérience sociale, dit-il. C’est important de se tenir au courant ! »

Un bon accompagnement

Travailleuse sociale dans une école de Montréal, Jessica Phipps croit pour sa part que ce ne sont pas tous les jeunes qui sont « prêts » à recevoir les images de la série Le jeu du calmar. « Certains sont plus matures, d’autres non. Et alors, ils auront du mal à assimiler, explique-t-elle. Mais avec un bon accompagnement, un encadrement et une discussion avec les parents, certains jeunes seront à l’aise de l’écouter. C’est du cas par cas. »

La gestion des écrans demeure LA question sensible quand il est question du visionnement de cette série... « L’ampleur de la série nous fait prendre conscience de la puissance de Netflix et des réseaux sociaux », dit Janick Paquin, technicienne en travail social en milieu scolaire en Abitibi. « Les enfants voient des extraits sur TikTok, Instagram, YouTube et peuvent jouer à des jeux liés à la série sur Roblox, par exemple. Ça montre bien l’impact de la gestion des écrans. »

Certains parents ont été stupéfaits d’apprendre que leur enfant avait écouté la série. « J’ai découvert par hasard que mon petit frère de 13 ans l’avait écoutée, raconte Maryline Hébert, une Montréalaise de 28 ans. Il nous avait caché la vérité et il s’est braqué quand on l’a confronté. Mais après, il nous a dit à quel point il était stressé en l’écoutant, il se sentait comme s’il était lui-même un participant au jeu… Il a fait des cauchemars, il a eu mal au cœur et il s’est rongé les ongles. »

Même son de cloche pour Nicole Boulanger, de Victoriaville : son garçon de 9 ans a fait une crise lorsqu’elle a découvert qu’il avait visionné les premiers épisodes de la série chez un ami, sans son autorisation. « Il a crié, pleuré, il a paniqué, raconte-t-elle. Je ne l’avais jamais vu de même ! Il ne veut plus dormir seul dans son lit, il a peur, il me dit que ça ne lui sort pas de la tête. »

Charlène Goulet Arbic, mère de trois enfants de 12, 10 et 7 ans, a interdit à son clan de l’écouter… mais son aîné a vu deux épisodes alors qu’il était en visite chez un ami.

« Nous en avons parlé, et par chance, [mon fils] ne fait pas de cauchemars ni d’anxiété, mais il veut se déguiser en Squid Game à l’Halloween, avec la combinaison rouge et le masque. Avec ses amis, ils seront six ou sept déguisés de la même façon. »

— Charlène Goulet Arbic, mère de trois enfants

Le déguisement fait d’ailleurs fureur : sur plusieurs boutiques en ligne, il est en rupture de stock.

Ne pas banaliser... ni dramatiser

La psychologue Nadia Gagnier admet que les études démontrent qu’une exposition à la violence à travers les médias, dont la télévision, peut mener à une désensibilisation, une baisse d’empathie et une hausse des comportements agressifs chez les enfants. Mais selon elle, il ne faut ni banaliser ni dramatiser.

« Dès 8 ans, un enfant peut comprendre la différence entre la réalité et la fiction, indique-t-elle. La plus grande influence des enfants, ce sont ses parents. Si l’enfant évolue dans un environnement stable et paisible, ce n’est pas parce qu’il a vu un épisode qu’il va devenir un psychopathe ! Ça ne veut pas nécessairement dire non plus qu’on a dérapé comme parent. »

Selon elle, il vaut mieux ne pas permettre à son enfant d’écouter la série en expliquant pourquoi on s’y oppose. Et si on décide d’accéder à la demande, Mme Gagnier avance qu’il est préférable d’accompagner son enfant dans l’écoute. « C’est le rôle du parent d’éduquer et d’aider son enfant à développer un regard critique, dit-elle. Si on interdit sans offrir de discussion ou une réflexion, on se prive d’une opportunité d’éducation… et on risque d’avoir encore moins le contrôle, ce qui peut nuire au maintien du lien. Ce qu’on veut, c’est de continuer à avoir une influence positive sur lui. »

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