Flambée de violence dans le Grand Montréal

Des médecins parmi les balles

La flambée de la violence armée dans le Grand Montréal a des répercussions jusque dans les hôpitaux. Dans un reportage immersif, La Presse vous raconte la course contre la montre de l’équipe de traumatologie de l’hôpital du Sacré-Cœur pour sauver la vie de jeunes victimes… qui ne collaborent pas toujours.

Un dossier de Caroline Touzin et d'Olivier Jean

CHAPITRE 4

« Un bon garçon »

« Alors on enlève la balle ou on la laisse là ? »

Le DDi Palma affiche un air détendu. N’empêche, il aimerait bien que le patient se branche.

Deux enquêteurs de police arrivent au même moment.

Alex les regarde avec défiance.

« J’ai rien vu », s’empresse-t-il de dire avant même qu’une question ne lui soit posée.

« As-tu une idée qui peut t’avoir fait ça ? »

« Non. »

Le patient n’a toujours pas lâché son cellulaire.

« Tu parles à des amis en ce moment ? », demande l’un des deux enquêteurs.

« Oui. »

Ils n’en tireront rien de plus. Les policiers se tournent vers les parents, qui semblent mal à l’aise. Ces derniers décrivent un « bon garçon ». Ils ne lui connaissent pas d’ennemi.

« Pensez-vous que votre fils va vouloir collaborer ? »

« Je ne sais pas », lâche le père.

« Moi, si je m’étais fait tirer dessus à 18 ans, ma mère voudrait que je collabore avec la police », lance l’enquêteur le plus expérimenté des deux.

Les parents ne savent pas quoi répondre.

Sous l’œil attentif du DDi Palma, la résidente de garde – la Dre Duchesne – retire le fragment de balle de la cuisse d’Alex et le dépose dans un pot stérile.

Le DDi Palma remet le contenant aux enquêteurs, de retour dans le corridor.

Les enquêteurs discutent avec le personnel soignant.

« On est vraiment inquiets pour nos jeunes. Il y a dix ans, tu ne voyais pas ça, des ados de 15-16 ans se tirer dessus. »

— Les enquêteurs

Quatre ados ont été tués – deux par balle et deux autres poignardés à mort – depuis un an et demi à Montréal.

Alex a des fréquentations criminelles, selon les enquêteurs. « On se doutait malheureusement que ça allait lui arriver », dit l’un d’eux.

« Quand ils arrivent ici, ils ont soit très peur, soit très mal ou ils sont sur l’adrénaline et ils pensent qu’ils sont invincibles, alors ils veulent s’en aller à la maison, explique la Dre Lonergan. C’est bien rare qu’ils remettent leur mode de vie en question. »

Le DPiette a traité un patient l’an dernier qui s’était fait tirer dessus… pour la seconde fois. La première fois, il est sorti de l’hôpital avec une stomie. « Il n’avait pas l’air d’avoir changé de vie », raconte le médecin.

Alex va quitter l’hôpital durant la nuit, contre l’avis de l’équipe médicale.

Le jeune homme n’aura pas eu d’épiphanie. Du moins, pas le soir où il a frôlé la mort.

CHAPITRE 5

Le karma

« Un autre chanceux. »

Le Dr Éric Piette lance cette remarque à voix haute en regardant les images des radiographies de Louis* sur l’ordinateur.

Dehors, il fait un froid glacial. L’automne est définitivement derrière nous. Nous sommes au cœur de l’hiver, en pleine cinquième vague de la pandémie.

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis la fusillade durant laquelle Alex a été atteint.

Les bars sont fermés. Personne n’a envie de mettre le nez dehors. Et pourtant, Louis est le quatrième blessé par balle en trois soirs qui atterrit à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

Tout comme Alex, Louis est un jeune homme visiblement contrarié – le mot est faible – d’être ici.

Aujourd’hui, le « général » – le chef d’équipe de traumatologie –, c’est le DPiette.

Les images des radios sont frappantes. La balle a fait éclater en mille morceaux le fémur de Louis.

L’une de ses jambes est repliée sur le côté dans une position bizarre, signe d’une possible fracture. Une cuisse est vraiment plus grosse que l’autre.

Mais ça aurait pu être pire. Le projectile est passé à moins de 1 cm d’une artère vitale.

« Avez-vous un bon ou un mauvais karma ? », demande à la blague une résidente à son « général » en s’arrêtant devant l’écran d’ordinateur pour observer les mêmes images.

« Ça dépend comment tu vois ça. C’est mon quatrième [blessé par balle] en trois soirs », lui répond l’urgentologue de 41 ans, détendu.

L’humour les aide à dédramatiser. Car la flambée de violence armée les inquiète beaucoup.

Au premier déconfinement, au cœur de l’été 2020, son équipe a traité des traumas pénétrants – par balle ou par arme blanche – tous les jours durant deux semaines. « C’était du jamais-vu », raconte le médecin qui pratique depuis 12 ans.

Et malheureusement, cette violence « se rapproche », illustre-t-il. L’an dernier, des coups de feu ont été tirés à proximité de la garderie des enfants des employés de l’hôpital, sur le boulevard Gouin.

Signe de la prolifération des armes à feu : en deux semaines, l’automne dernier, deux armes ont été trouvées par hasard dans les affaires de patients au moment de leur admission à l’hôpital. L’une d’elles était chargée.

La sécurité ne rapporte aucune autre saisie du genre depuis, mais il reste que cela a causé un certain émoi chez le personnel.

L’été dernier, le stationnement des urgences a été le théâtre d’un regroupement spontané à la suite de l’admission d’une victime d’un trauma par balle. La police est intervenue. Était-ce des jeunes venus témoigner de leur solidarité ? Ou le gang adverse venu « finir la job » ? Ce n’était pas clair. Encore une fois, l’évènement a rendu tout le monde très nerveux.

La flambée de violence armée gobe beaucoup de ressources à l’hôpital. Cela paralyse parfois les autres activités des urgences. Et des blessés graves – ceux qui sont atteints à la colonne vertébrale, par exemple – vont y faire des séjours prolongés.

Sans compter la charge émotive : « De voir un jeune de 22-23 ans se réveiller après un long séjour aux soins intensifs et apprendre qu’il sera cloué à un fauteuil roulant le reste de sa vie, c’est triste pour tout le monde », décrit le DPiette.

Un cas l’a particulièrement marqué : un jeune adulte – victime d’une erreur sur la personne – s’est fait tirer dessus alors qu’il était en compagnie de son frère autiste. Ce dernier n’a pas été blessé… du moins physiquement. Dans la salle de réanimation, le patient s’inquiétait plus des conséquences sur son frère, raconte l’urgentologue, que de son propre sort.

*Son prénom est fictif, son histoire ne l’est pas.

CHAPITRE 6

« Nouvelle normalité »

À l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, la « nouvelle normalité » consiste à recevoir des blessés par balle n’importe quand, même en plein jour.

Avant la flambée de la violence armée, les traumas par balle survenaient surtout les fins de semaine, la plupart du temps le soir ou carrément au beau milieu de la nuit ; souvent à la sortie des bars.

Son collègue chirurgien traumatologue Adam Di Palma est surpris par la nette augmentation des « traumas pénétrants » – par balle ou par arme blanche.

« J’ai fait ma formation en partie à Toronto, où je pensais que j’en avais vu beaucoup. Étrangement, depuis que je suis revenu à Montréal [il y a deux ans], c’est beaucoup plus occupé que je pensais. »

— Adam Di Palma, chirurgien

Les médecins demandent toujours au patient ce qui est arrivé, afin de le soigner le mieux possible. « On nous raconte souvent la même histoire : la victime ne sait pas pourquoi elle s’est fait tirer. C’est arrivé comme ça, sans raison. »

Nous sommes de retour avec Louis – notre « autre chanceux » – en ce début de soirée glaciale.

La victime – fin vingtaine – se tord de douleur, couchée sur la civière de la salle de réanimation. L’examen des pieds à la tête est confié au résident en chirurgie. À la recherche de trous de balle, le jeune médecin extirpe un sac de cocaïne dissimulé dans l’anus du jeune homme.

Le jeune médecin éberlué se tourne vers le chef de l’équipe de trauma.

« Mets ça de côté avec le reste », lance le DPiette en pointant l’amas de vêtements tachés de sang sur le plancher de la civière. Deux garrots installés plus tôt par les ambulanciers pour stopper les saignements des jambes du patient ont été lancés sur le tas.

« On peut appeler les radios pour bassin et hanche droite », demande le « général ». Une infirmière se consacre à la prise de notes. Elle fait le lien avec les autres départements. Tout va très vite. Debout devant son poste de travail – pas le temps de s’asseoir –, elle est d’une efficacité redoutable.

« Statut vaccinal ? », demande l’urgentologue.

« Non vacciné », répond l’infirmière.

Une forte odeur de marijuana – qui émane des vêtements du patient – règne dans la pièce.

« Ouf », s’exclame une autre infirmière dérangée par l’odeur.

« Ça prend un test COVID-19. Sa température est élevée », lance le DPiette. Il continue de donner des ordres quand l’équipe mobile de radiologie entre dans la salle. Cela fait à peine 15 minutes que le patient est arrivé.

Des marqueurs cutanés sont posés sur les plaies. Visibles sur les radiographies, ils aident l’équipe à déterminer la trajectoire des balles.

« Le trou est là », montre le DPiette en pointant la cuisse enflée.

« OK, tout le monde : on fait le film bassin/cuisse. »

Le personnel se retire pour se placer derrière un panneau qui le protégera des radiations.

Le patient hurle sans arrêt.

« Audrey, peux-tu donner une seconde dose de fentanyl ? demande le DPiette. Et dis-le-moi quand ce sera fait. »

« Seconde dose de fentanyl donnée », répond l’infirmière d’une voix forte.

Le DPiette regarde les premières images de radiologie avant de s’exclamer : « Deux balles. Deux trous. Merci, monsieur. » Le compte est pair. Des résidents en radiologie et en orthopédie sont appelés pour examiner le tout de plus près.

Louis sera envoyé en salle d’opération, où il passera sous le bistouri dans la soirée.

« Merci beaucoup, tout le monde. Je vous rappelle si j’ai besoin de vous », lance le médecin d’un calme olympien.

Le DPiette s’approche du patient pour lui résumer son état.

« Consommes-tu ? »

« Non. »

« C’est important que tu me dises la vérité. Ça influence les médicaments qu’on va te donner. »

« Du pot. »

« Prends-tu de la coke aussi ? On en a trouvé entre tes fesses. »

« Des fois. »

« Peux-tu la flusher ? », lui demande Louis, qui souhaite vraisemblablement s’éviter des ennuis avec la police.

Le médecin parvient à garder son sérieux. Non, il ne fera pas disparaître la drogue du patient dans les toilettes.

Le DPiette sort de la pièce pour discuter avec son collègue chirurgien traumatologue, le DHai Huynh. Ce dernier était en train d’opérer au bloc opératoire lorsqu’il a reçu le code sur son téléavertisseur qu’un trauma par balle était en route pour l’hôpital.

« La balle est passée très proche des vaisseaux fémoraux qui irriguent la jambe, mais ne les a pas atteints, analyse-t-il en fixant l’écran qui montre les radiographies. Si des vaisseaux avaient été atteints, il aurait fallu faire des pontages et des reconstructions. »

Deux enquêteurs de police arrivent à l’instant.

« Bonjour, on vient récupérer les sacs bruns » dans lesquels ont été mis les effets du patient, disent-ils. Ils sont aussi curieux de regarder les images du scan.

Louis va « mériter » une grande tige de métal dans la jambe et un long séjour en réadaptation, leur résume le DPiette.

La résidente en chirurgie orthopédique – la Dre Ylan Tran – arrive à son tour. « Est-ce que je vais pouvoir remarcher ? », lui demande Louis, stressé. La Dre Tran – qui pourrait elle aussi remporter une médaille olympique dans la discipline de la zénitude – le rassure.

Depuis le début de l’été dernier, la jeune médecin calcule qu’elle a eu une dizaine de cas de blessés par balle.

« On se fait une carapace. On m’avait bien préparée pour venir travailler ici. »

— La Dre Ylan Tran

Les enquêteurs demandent s’ils peuvent parler au patient. Après avoir reçu l’accord des médecins, ils s’approchent lentement en lui exhibant leur carte d’identité.

« Je veux parler à mon avocat », lâche Louis, visiblement tendu.

« Tu n’es accusé de rien, lui explique un enquêteur. J’ai besoin d’une déclaration de victime. On veut comprendre ce qui s’est passé. »

Le jeune homme ne collabore pas.

En sortant de la pièce, les policiers se regardent avec un air résigné.

« Ça va être une autre [enquête] facile », laisse tomber l’un d’eux.

La violence par armes à feu en hausse Évènements impliquant des armes à feu

Montréal 2021 : 213 2020 : 133 2019 : 84

Laval 2021 : 42 2020 : 40 2019 : 18

Sources  : Service de police de la Ville de Montréal et Service de police de Laval

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