Afghanistan

Quand le cricket hausse le ton

Le cricket, ce sport qui nous est généralement étranger en Amérique du Nord, a la cote en Afghanistan. Une immense cote d’amour. Et il est en train de se transformer en piège pour le nouveau gouvernement taliban.

La fièvre afghane pour le cricket dure depuis une vingtaine d’années. La passion pour le sport de batte et de balle est arrivée au pays avec le retour de réfugiés afghans au Pakistan après la chute du premier régime taliban en 2001. Il a conquis tant les enfants qui jouent dans la rue que les stades du pays.

Jusqu’à jeudi dernier, l’Afghanistan avait deux équipes nationales aptes à rivaliser sur la scène internationale. La masculine, classée 8e au monde, est une fierté nationale. La féminine, qui a existé jusqu’en 2014, venait tout juste d’être remise sur pied. Ses 25 joueuses attendaient leur match inaugural.

Fini, le sport féminin

Mais le retour des talibans a mis une fin abrupte aux espoirs de l’équipe féminine. Jeudi, Ahmadullah Wasiq, l’un des nouveaux patrons du comité de la culture des talibans, a décrété qu’il n’était ni « nécessaire » ni « approprié » que les femmes pratiquent ce sport. Ou aucun autre.

« Au cricket, les femmes peuvent être dans une situation où leur visage et leur corps ne seront pas couverts. L’islam et l’Émirat islamique ne permettent pas aux femmes de jouer au cricket ou à d’autres sports où elles peuvent être exposées », a dit le charmant personnage.

Vous pouvez vous imaginer dans quel état sont les athlètes visées par le décret en ce moment. Elles craignent pour leur vie et espèrent quitter le pays au plus vite. La capitaine de l’équipe, Roya Samim, est maintenant réfugiée à Toronto avec ses deux sœurs.

Quand elle a appelé le Conseil international du cricket (ICC) pour demander de l’aide, elle a été plus que déçue. « Les membres de mon équipe se cachent où elles peuvent, certaines sont dans des ambassades, mais on n’a pas eu de réponse de l’ICC », a-t-elle dit lors d’une entrevue à une chaîne de télévision turque. La FIFA, qui chapeaute le soccer au niveau mondial, a été beaucoup plus proactive et a aidé des footballeuses à s’échapper d’Afghanistan.

L’ultimatum australien

Le monde du cricket n’est cependant pas un bloc monolithique. C’est de l’Australie qu’est venu un astucieux appel de phares.

Cricket Australia a lancé un message on ne peut plus clair aux nouveaux maîtres de Kaboul : ou vous laissez les femmes jouer au cricket, ou on annule le match masculin Australie-Afghanistan qui doit avoir lieu le 27 novembre.

« Notre vision du cricket est que c’est un sport pour tous et nous soutenons le sport sans équivoque pour les femmes de tous les niveaux », a écrit l’organisation dans un communiqué de presse. Et vlan !

Cet ultimatum est aussi simple qu’il est brillant. En fait, il est à l’image du cricket, un sport stratégique. Et il met les talibans dans de sales draps. Ces derniers savent très bien qu’ils vont frôler la catastrophe si le match ultra attendu disparaît du calendrier. La colère des fans pourrait vite se retourner contre les nouveaux gouvernants qui disent sur toutes les tribunes qu’ils ont changé.

D’ailleurs, samedi, il est devenu apparent que la décision des nouveaux dirigeants ne faisait pas l’unanimité. Le président du Conseil afghan du cricket, Azizullah Fazli, a dit que la question méritait réflexion et qu’un compromis devrait être trouvé.

Si, à plus long terme, les talibans s’entêtent, la décision australienne pourrait faire boule de neige. En fait, on espère que ce sera le cas. Et pas seulement pour le cricket. Et pas seulement pour l’Afghanistan.

Tout comme on n’accepterait pas de recevoir une équipe nationale qui bannirait tous ses joueurs noirs pour ne laisser que les blancs sur le terrain, on ne devrait pas « jouer » avec les représentants d’un État qui confine à l’isolement la moitié de sa population.

Le soccer, principal sport afghan, est une autre cible de choix pour ce genre d’embargo.

D’autant que l’effet de l’ultimatum australien sera double. Il n’y a pas que les talibans qui soient visés, il y a aussi tous les hommes afghans par la bande. La décision de Cricket Australia devrait leur rappeler que les droits de la personne de leurs concitoyennes sont aussi les leurs. Et que la bataille pour les défendre devrait se faire coude à coude.

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