Les bals-manifestations

Les finissants vont faire la fête. Et ça ne se terminera pas avant 20 h, chacun à deux mètres de distance, derrière son pupitre. Peu importe ce qu’en pense (ou pas) Denis « Footloose » Coderre et malgré les réserves d’Horacio « Oragio » Arruda.

Qu’il y ait un bal, une remise de diplômes, une collation des grades ou non, les élèves vont célébrer la fin de leur secondaire. Ils vont s’enlacer, ils vont s’embrasser, ils vont danser. On les apercevra peut-être « mangeant, buvant de la sangria et parlant au cellulaire ». La belle vie !

On aura beau leur raconter des histoires de bonhomme Sept-Heures, brandir des tableaux de courbes statistiques sur le risque d’éclosions par aérosols en milieux humides densément peuplés, les menacer de cours à distance au cégep à la rentrée, ils vont faire la fête, qu’on le veuille ou non. Je le sais. Mon fils termine son secondaire dans deux semaines et la fête est déjà commencée.

Dès que le couvre-feu a été levé à Montréal, malgré le temps frisquet, Fiston est allé rejoindre des amis au parc Laurier, transformé pour l’occasion en version urbaine de Woodstock en Beauce ou du Beachclub de Pointe-Calumet. Il y avait des DJ et des feux d’artifice. Il m’a prévenu qu’il rentrerait tard. À minuit et demi, j’ai décidé de regarder un troisième épisode de ma série, puis à 1 h, tant qu’à l’avoir attendu, j’en ai regardé un dernier. Fiston est arrivé peu avant 2 h du matin.

Fiston est presque majeur et vacciné. Je ne l’imagine pas, le soir prévu de son bal des finissants, rester à la maison sagement avec ses parents devant un épisode des Dames de cœur, en sirotant une tisane à la camomille.

Ça fait plus d’un an qu’il est plus ou moins enfermé à la maison, présent à l’école une journée sur deux, sans possibilité de jouer au soccer. Si j’étais à sa place, à la première occasion, moi aussi, je ferais la fête. J’ai peu de souvenirs de mon bal des finissants, mais j’en ai plusieurs, en revanche, des partys qui ont suivi. L’après-bal dans un bar de la rue Prince-Arthur, la nuit à sept ou huit entassés dans une chambre d’hôtel du centre-ville, le déjeuner dans un « greasy spoon » de la rue Sainte-Catherine, la grande fête du lendemain dans l’immense cour d’un ami, transformée en terrain de camping improvisé pour adolescents éméchés.

Je me souviens des discussions que j’ai eues pendant ces journées marquantes. Avec cette fille intrigante qui partait étudier en Ontario, avec cet ami qui s’était inscrit au collège militaire. Je me souviens de m’être rendu compte que c’était la fin d’une étape. Que je ne reverrais plus la plupart de ces gens que je côtoyais depuis le tiers de ma vie. Que nos chemins se séparaient au moment même où notre avenir commençait à se dessiner plus clairement.

On se promettait de rester en contact, mais on se doutait que c’étaient des paroles en l’air. En 1990, c’était l’heure des communications, l’ère de la socialisation, mais c’était avant les réseaux qui les rendent si faciles aujourd’hui. Je me souviens de ce sentiment doux-amer. Pour certains, le secondaire est une période éprouvante, à oublier. Pour d’autres (j’en suis), c’est au contraire le temps de l’émancipation. Clara, une finissante de cinquième secondaire, m’a écrit en début de semaine, sachant que Fiston a le même âge qu’elle, pour regretter la décision de la Santé publique d’interdire les bals de finissants. Sa lettre – « Robe de bal à vendre, jamais portée » – a été publiée dans la section Débats, vendredi.

« Les nouvelles mesures du 14 juin prochain permettront la tenue de festivals rassemblant 250 personnes, tant que celles-ci respectent les limitations sanitaires, écrit Clara. Alors, pourquoi en serait-il différent pour les écoles ? » C’est une bonne question.

J’ai aussi reçu cette semaine la pétition de Delphine Beauchemin, une autre finissante du secondaire, qui appelle le gouvernement Legault à plus de souplesse envers les finissants. Plus de 22 000 personnes avaient signé sa pétition vendredi. « Nous tenons par ailleurs à préciser que le maximum de mesures, telles que, [...], l’exigence d’un résultat négatif de tests PCR ou de tests rapides, le port du masque en tout temps et la tenue d’un évènement extérieur, seront respectées et réduiront considérablement les risques de contagion », écrit-elle. Ça me semble raisonnable.

Comme à son habitude, le premier ministre Legault a laissé le Dr Arruda se dépêtrer des contrecoups de sa décision impopulaire. François Legault a évoqué la possibilité de « festivals-bals ». Pourquoi pas ?

On comprend la Santé publique de ne pas cautionner des comportements qui pourraient s’avérer dangereux pour l’ensemble de la population. On ne voudrait pas de nouvelles éclosions comme en Ontario. Il reste que la notion de « danger public » semble pour le moins arbitraire en ces temps pandémiques.

Si des milliers de complotistes peuvent manifester dans les rues de Montréal, collés les uns contre les autres, sans masques, sans avoir été vaccinés et sans se faire inquiéter (ou presque) par les policiers, je ne vois pas pourquoi une classe de 38 finissants d’une école secondaire de l’Abitibi ne pourrait pas tenir un bal en bonne et due forme à la fin de juin (voir à ce sujet l’article de ma collègue Mayssa Ferah publiée vendredi). Ça défie toute forme de logique.

Le bal des finissants du secondaire, on l’a beaucoup répété, est un rituel symbolique important. Fiston a eu un pincement au cœur en apprenant qu’il raterait la remise des diplômes qui devait avoir lieu à l’église Notre-Dame, avec à la clé le fameux lancer du mortier. Il se rattrapera en faisant la fête, comme ses camarades de classe. Qui peut les blâmer ?

Aussi bien, dans les circonstances, les accompagner et les encadrer le mieux possible, afin d’éviter les débordements. Les encourager à fêter à l’extérieur ou dans des endroits bien aérés, à s’abstenir de se joindre aux autres s’ils ressentent des symptômes s’apparentant à ceux de la COVID-19 ou à se faire tester le cas échéant et, surtout, à se faire vacciner. Les écoles se chargeront d’ailleurs de la vaccination de la plupart des ados d’ici deux semaines. Et si, malgré tout, la Santé publique refuse d’accommoder les jeunes ? Ils n’ont qu’à organiser une grande manifestation pour les bals des finissants, un beau soir fin juin…

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