Lorenza Böttner

Démonstration de force

L’histoire de l’artiste Lorenza Böttner (1959-1994) fait l’objet d’une exposition inédite à la galerie Leonard & Bina Ellen, de l’Université Concordia. Une expo émouvante et inspirante qui évoque la résilience d’une femme née dans un corps d’homme et qui, malgré l’amputation de ses deux bras, est devenue une artiste marquante qui a su galvaniser sa singularité.

Il est des expos qui vous marquent. C’est le cas de celle consacrée à Lorenza Böttner, initiative du philosophe espagnol Paul B. Preciado.

Ernst Lorenz Böttner était le fils unique d’un couple d’Allemands vivant au Chili. Lorsqu’il avait 8 ans, ses amis et lui avaient pris l’habitude de prendre des œufs dans des nids d’oiseaux. Un jour, l’espièglerie tourne mal. Lorenz Böttner perd l’équilibre et, pour éviter de tomber de haut, se rattrape à… un fil électrique. L’accident a failli le tuer. Il a survécu, mais a dû être amputé des deux bras.

Le garçon grandit en refusant de vivre avec des prothèses et développe une inclination pour les arts. À l’adolescence, après être parti vivre en Allemagne, il voit son identité évoluer. Lorenza s’annexe progressivement à Lorenz. L’artiste devient bigenre. Elle vit surtout comme une femme, expérimentant deux identités de genre tout en conservant sa masculinité physique.

« Elle avait tellement souffert, quand elle avait été hospitalisée à la suite de l’accident, qu’elle n’a jamais voulu faire de transition sexuelle », dit la directrice de la galerie Leonard & Bina Ellen, Michèle Thériault, qui a découvert le travail de Lorenza Böttner lors d’une visite à la Documenta 2017, à Kassel, en Allemagne. Kassel, où Lorenza Böttner a étudié les arts et créé dans la rue, lors de la Documenta 1982.

L’exposition, qui trouble et éveille en même temps les consciences, révèle une personne charismatique, dotée d’un mental à toute épreuve et d’un physique rayonnant avec lequel Lorenza Böttner a joué, expérimenté et séduit. S’en servant sans contrainte pour créer.

Cette artiste multidisciplinaire a peint et dessiné avec les pieds et la bouche, et s’est avérée très talentueuse malgré son handicap, voire grâce à son handicap, dont elle a fait un atout efficace et un mode d’expression.

« Lorenza Böttner est devenue une figure importante de l’art, car elle était à l’avant-garde de la notion de fluidité des genres, dit Mme Thériault. Elle disait s’identifier en tant que femme, car les femmes peuvent s’habiller comme elles veulent, en tout cas en Occident. »

L’artiste aimait se représenter en homme ou en femme. L’expo l’illustre et sous-tend l’imposture du concept d’un être féminin totalement différent d’un être masculin, chaque être humain semblant plutôt être une combinaison unique de caractères des deux sexes.

Le déploiement que Paul B. Preciado a réalisé – grâce au soutien de la mère de Lorenza Böttner (qui a succombé au sida, en 1994) – comprend des dessins, des photos, des pastels, des peintures et des documents d’archives qui font le tour de la vie de l’artiste.

« Elle avait un grand besoin d’expression et d’affirmation, dit Michèle Thériault. Elle rendait ça public. Si les gens étaient mal à l’aise, elle leur disait, en évoquant la Vénus de Milo, par exemple, que lorsqu’une sculpture n’a pas de bras, vous l’acceptez, mais que lorsqu’on est vivant, là, c’est autre chose… »

Face Art, série de 32 portraits photographiques, met en lumière son travail sur les capacités d’expression d’un visage par rapport à l’identité apparente. Une belle démarche d’une artiste dont les expériences artistiques et personnelles ont toujours été imbriquées.

Une vidéo révèle l’artiste dans la vingtaine, avec ses cheveux bouclés, son sourire et sa décontraction, portant un chemisier qui dévoile son corps meurtri. Une autre montre Lorenza Böttner enlevant ses chaussures, son pull et ses lunettes avec un pied. Ouvrant la porte avec un pied. Ouvrant la lumière avec son épaule. Ouvrant le robinet et utiliser une théière, le tout avec son pied. Une démonstration de sa force de caractère transmise notamment par sa mère avant même l’accident tragique.

Lorenza Böttner a voyagé, présentant ses œuvres et donnant des performances en Europe et aux États-Unis, où elle peignait dans la rue, torse nu, pour communiquer son art et sa réalité. Pour ne pas être considérée comme une handicapée, mais comme une artiste.

Après avoir été présentée en Europe et à Toronto, cette première étude monographique de Lorenza Böttner se rendra, après Montréal, à New York. « Spécialiste des études du genre, Paul B. Preciado [lui-même né de sexe féminin] tenait à ce qu’elle vienne à Montréal, car Montréal est rompu au mélange des genres, dit Michèle Thériault. Les gens peuvent vivre leur identité en paix ici. »

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