Les naufragés vénézuéliens

La crise économique qui fait rage au Venezuela a contraint près de 7,5 millions d’habitants à fuir vers les pays voisins. Au Brésil, la pandémie sert de prétexte pour limiter l’accès au territoire. Les réfugiés doivent désormais traverser la frontière de manière illégale en passant par les trochas, des chemins de terre contrôlés par des passeurs. À Pacaraima, la ville porte d’entrée, les conséquences humanitaires sont catastrophiques.

un photoreportage de notre collaborateur Renaud Philippe

Fuir la misère et s’échouer à Pacaraima

Le soleil se couche sur Pacaraima, hameau isolé que les Brésiliens surnomment « le pôle Nord ». Seuls quelques rares barbelés séparent la cité du Venezuela.

Dans une modeste maison située au cœur de la ville, c’est le branle-bas de combat. Des dizaines d’enfants répondent aux commandes d’Erika, gestionnaire de la Casa De Acolhida São José. En quelques minutes, ils transforment l’espace en un chaotique dortoir.

Au milieu des rires, des pleurs et des quintes de toux incessantes, ils sont 90 femmes et enfants à s’allonger les uns contre les autres, loin du privilège de la distanciation physique.

Ils ont tous fui la misère dans l’espoir d’une vie meilleure au Brésil, mais la COVID-19 les a condamnés à vivre dans l’illégalité, sans papiers, sans ressources, prisonniers.

Sans documents officiels, ils ne peuvent accéder aux abris mis à la disposition des réfugiés, ne peuvent travailler légalement ou bénéficier des programmes sociaux ou humanitaires. Il ne leur reste que la rue, la charité et la crainte constante d’être expulsés.

Cette maison ne serait pas le refuge qu’elle est devenue sans sœur Ana Maria, religieuse en poste à Pacaraima.

« Il y avait beaucoup de gens dans les rues, en particulier des mères avec enfants, alors j’ai ouvert la maison. Nous avons également aidé les églises qui ont décidé d’ouvrir leurs portes en offrant protection et nourriture. »

Au début, sœur Ana Maria n’avait à offrir que 21 matelas, tous prêtés par l’armée, mais c’était trop peu pour tant de gens.

« Je leur disais à tous : “Je n’ai pas de matelas pour que tu dormes ici.” Et tous me répondaient : “Je dors par terre, sur le carton, mais je veux rester.” »

— Sœur Ana Maria

Depuis février, le rythme des expulsions a augmenté. « Encore hier, la police fédérale a débarqué et a expulsé beaucoup de gens, des familles. C’est très triste. Ils veulent nettoyer la ville des Vénézuéliens », se désole-t-elle.

Alors que la Colombie vient d’annoncer sa décision de régulariser les réfugiés et migrants vénézuéliens, le Brésil a, quant à lui, augmenté sa présence militaire à la frontière et multiplié les rapatriements.

Ceux qui traversent encore la frontière et arrivent dépouillés de l’ensemble de leurs biens n’ont pas les ressources pour quitter cette ville, qui ne devait être qu’une étape de leur parcours.

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Deux hommes arrivent à la porte du refuge. Ils ont besoin de couches. Arrivée dans la nuit, la petite famille s’est installée dans la même rue, en face d’un autre refuge destiné aux autochtones.

Les peuples autochtones de l’ethnie Warao ont été les premiers touchés par la crise au Venezuela. La famine, l'insécurité, le manque de soins, l’absence de possibilité d’éducation pour les enfants sont autant de raisons évoquées pour expliquer la nécessité du départ.

Il reste de la place dans ce refuge, mais pourtant, des centaines de réfugiés warao se réveillent tous les matins depuis deux semaines sur le bitume, faute de documents. Ils ont parcouru près de 1000 km pour ce bout de trottoir.

La famille d’Andy, 30 ans, s’y est installée il y a deux semaines. À la première occasion, il sort son téléphone et montre à qui le veut les photos de la rivière au bord de laquelle il a grandi et de la maison de sa famille au Venezuela.

« J’ai dû détruire ma maison pour pouvoir vendre le matériel et payer les trocheros [les passeurs] pour amener tout le monde au Brésil. C’est le seul pays qui accueille correctement les autochtones du Venezuela. »

Un toit dans une église de carton

Une cérémonie débute à Vila Esperança, le tout premier endroit où se sont posés les réfugiés vénézuéliens à Pacaraima.

Une messe dans une église de carton.

Des habitués prennent la parole, chantent ou jouent d’un instrument autour de quelques nouveaux visages, dont celui de Camombera, arrivé le matin même après avoir profité de la nuit pour marcher le long des trochas, chemins de terre contrôlés par des passeurs.

La petite église est installée dans une zone à fort risque de glissement de terrain, tout comme l’ensemble des habitations de fortune de ce terrain occupé contourné par les eaux usées de la ville. Vila Esperança accueille environ 53 familles.

Pour Camombera, participer à la cérémonie est l’assurance d’échapper, pour quelques jours, à la rue. À peine les derniers chants terminés que, déjà, le lutrin disparaît pour faire place aux hamacs. On distancie les bancs pour en faire des lits, on tapisse le plancher de cartons pour s’y allonger. Une vingtaine d’hommes y passeront la nuit. Les femmes et les enfants sont installés avec plus d’intimité dans un espace adjacent.

Depuis le début de la pandémie, l’église communautaire accueille tous les soirs les nouveaux arrivants. Ils peuvent y rester pendant deux semaines, le temps de trouver une autre solution.

Ismael Campos accueille constamment chez lui des familles pour lesquelles il n’y a plus d’espace dans l’église.

« Nous faisons ce travail social parce que nous sommes humains. Nous essayons d’accueillir au mieux, mais nous manquons de tout. Nous n’avons pas de nourriture à offrir, mais combien de personnes ne sont pas démunies dans la rue ? Si nous avons la possibilité d’aider, au moins un peu, nous aidons. »

— Ismael Campos

Plus de 500 personnes ont dormi dans l’église, parfois pendant deux semaines, depuis qu'on lui a donné une nouvelle vocation.

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« Bombas Bombas ! » Une voix retentit dans tout Vila Esperança. Jonatan a dû se faire soigner au Brésil après un accident de travail qui lui a coûté un œil. Il a décidé d’y rejoindre son frère, déjà réfugié. Depuis, il arpente la ville pour vendre ses bombas, ces petits pains fourrés à la crème qui font l’unanimité chez les enfants comme chez les adultes. Chaque jour, avec son frère et son oncle, il passe la matinée à en préparer une trentaine sous un abri de toile d’un autre lieu occupé par des réfugiés, appelé Anel Viário 2. Il en vendra 18 ce jour-là, au prix unitaire de 1 réal (0,25 $). Un maigre bilan pour soutenir une famille de cinq.

Depuis le début de la pandémie, il y a peu ou pas de travail à Pacaraima. L’économie est à plat. Pour survivre, une vingtaine de familles ont choisi l’un des endroits les plus inhospitaliers de la ville pour s’établir : la décharge.

Elles aussi se sont installées sur un terrain vague où leur présence est tolérée. Cela fait un an que Carlos, musicien, vit au rythme de l’arrivée des camions d’ordures dans la décharge. Manuel l’y a rejoint il y a une semaine, laissant femme et enfants au Venezuela, le temps d’organiser leur arrivée.

Les deux sont recycleurs. Sous des nuées de charognards, ils scrutent les piles de déchets pour y extraire les matériaux qu'ils vendront en gros par la suite. Ensemble, ils reçoivent environ 20 réaux par jour, l’équivalent de 4 $, une somme insuffisante pour payer un repas par jour à leur famille.

« Au moins, ici, les enfants mangent »

Il est 6 h du matin. Sur le parvis d’une église, un petit groupe s’affaire à nettoyer les traces de sa présence nocturne. Le curé de la paroisse du diocèse de Roraima les laisse s’y installer avec pour seule condition que, tous les matins, toute trace de leur présence ait disparu.

Parmi les vétérans du parvis, il y a Tibisay, jeune orpheline de 14 ans. Après avoir vu sa mère mourir d’un cancer sans accès à aucun traitement, elle a tout quitté pour tenter sa chance, seule, au Brésil.

« J’ai vu tellement de tristesse au Venezuela, des femmes et des filles qui se prostituent pour manger. J’ai décidé de venir. »

— Tibisay, 14 ans

Dans ce groupe de naufragés, certains sont arrivés il y a déjà deux mois. Diviana a grossi leurs rangs quelques jours après avoir franchi la frontière par les trochas accompagnée de son mari et de ses quatre enfants. Une résidence temporaire périmée en poche, elle espérait pouvoir la faire renouveler, mais tous les processus d’immigration sont au point mort.

Puisqu’il n’est pas question pour elle de remettre le cap sur la souffrance qui les a fait fuir, elle attend.

« Le plus difficile est de voir mes enfants dormir dans le froid, tomber malades, se faire piquer constamment par les moustiques. »

* * *

Cachées derrière une colline, sur un terrain vague en marge de la ville, 72 familles vivent les unes sur les autres. La rue est dangereusement en pente et semble aller vers le néant. Tout droit, elle devient en terre battue et débouche sur une enfilade de toiles de plastique et de toits de taule. Bienvenue à Ocupação das Orquídeas.

L’histoire de ce campement improvisé et maintenant toléré a débuté le 6 décembre 2020, alors que Leocadia Calderon et son mari, Julio Cezar Rodriguez, ont commencé à défricher le terrain, inquiets à chaque instant que la police n'intervienne.

« Le mois suivant, nous avions déjà cette première cabane. Avec des efforts, nous avons rendu cela possible. C’était ça ou la rue. » Et le mot s’est passé, d’autres familles ont commencé à s’installer.

Assise dans une petite ruelle de ce labyrinthe, Normari s’entasse avec une dizaine de femmes et d’enfants à l’extérieur d’un abri fait de tous les matériaux possibles, ingénieusement aménagés, trouvés ici et là ou généreusement offerts. Toiles, couvertures, bambou, carton, plastique, tôle, tout y est. Au total, 5 familles, soit 25 personnes, partagent cet espace. C’est l’heure de coucher les sept enfants dont elle s’occupe.

« Mon neveu a seulement quelques semaines et il dort sur le sol. Nous ne sommes ici que parce que nous n’avons pas d’autre options, sinon, nous serions dans notre pays. Au moins, ici, les enfants mangent. »

— Normari

Normari est arrivée au Brésil la première. Toute sa famille – ses trois enfants, quatre neveux et sa mère – l’a rejointe dans la nuit du 24 décembre.

« Mon fils souffrait de vers au Venezuela. Des vers sortaient de sa bouche et nous n’avions même pas d’argent pour acheter des médicaments. »

Sur ce petit territoire occupé de Pacaraima, les conditions de vie sont loin de l’espoir qu’avait suscité l’exil. Les gens étant contraints au travail informel en ces temps de COVID-19, mettre du pain sur la table est plus qu’incertain. Tous évoquent le déchirement de pouvoir manger au moins un repas par jour au Brésil, en pensant aux proches restés au Venezuela qui, eux, souffrent encore plus de la faim.

« Manger une assiette de nourriture, c’est penser à ceux, là-bas, qui ne mangent pas », affirme Helena, qui est aussi venue avant son conjoint. Elle est arrivée la veille de la fermeture de la frontière, après avoir dit au revoir à ses enfants. Lui, Domingo, l’a rejointe en décembre après la mort de leur fils aîné, parti tenter sa chance en Colombie.

Aucun d’entre eux n’a été en mesure de voir une dernière fois leur enfant avant son départ. L’état de santé de Domingo s’est dégradé depuis quelques semaines et il a été en mesure de voir un médecin de l’organisme Médecins sans frontières.

« Je dois être opéré, mais je n’ai pas de papiers, j’ai peur d’aller à l’hôpital pour finalement me faire expulser. »

— Domingo

Cette peur de tous les moments, celle d’être expulsé, rapatrié, est partagée par tous.

Le soleil se couche et des voix résonnent à l’entrée de la zone occupée par les réfugiés. Un petit groupe entame une prière qui résonne à travers les montagnes et se mêle aux chants d’oiseaux tropicaux. On prie pour les parents, enfants, frères et sœurs restés là-bas. On prie pour une vie meilleure, ici, au Brésil.

— Avec la collaboration de Carol Mira

Ce reportage a été réalisé grâce à l’aide du Fonds québécois en journalisme international. Afin de protéger l’identité de certains réfugiés au statut précaire, certains noms de famille n’apparaissent pas dans ce reportage.

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