Price et l’atout du « mauvais contrat »

On reproche souvent aux athlètes professionnels de manquer de loyauté envers leur équipe. On les accuse d’être à la recherche du gros lot, prêts à déménager pour empocher quelques millions de plus.

Cette analyse n’est pas fausse. Mais qu’en est-il des fans eux-mêmes ? Sont-ils loyaux envers leurs favoris ?

L’affaire Cary Price est un beau cas d’espèce. Lorsqu’on a appris que le Canadien ne le protégerait pas en vue du repêchage de l’expansion, je pensais que les fans réagiraient avec colère. Après tout, on parle ici du joueur qui vient de nous faire vivre de mémorables séries éliminatoires.

Price est un gardien exceptionnel, en plus d’être le cœur du CH. À sa manière, il a marqué l’histoire récente du hockey au Québec. Nous l’avons vu grandir, nous l’avons ovationné et critiqué. Nous avons peu à peu compris – et accepté – sa difficulté à composer avec la célébrité, nous avons vu ses arrêts miraculeux, nous nous sommes inquiétés de ses blessures, nous avons applaudi ses records.

Mais Price, lui, nous apprécie-t-il autant ? La seule manière dont un athlète professionnel peut le prouver, c’est en signant un contrat à long terme, ce qu’il a fait à l’été 2017. Il aurait pu attendre un an, profiter de son statut de joueur autonome et aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs. Oui, le CH lui a offert un pont d’or. Mais il aurait été presque aussi bien traité par une autre organisation un an plus tard.

Cette année, alors qu’on le disait fatigué et moins efficace, Carey Price nous a offert des moments d’anthologie. On n’avait pas vécu des sensations pareilles depuis longtemps.

Alors, comment expliquer cette absence de réaction populaire viscérale lorsque Price est devenu admissible au repêchage de l’expansion ? Parce qu’il profite d’un prétendu « mauvais contrat ». Trop d’argent (une moyenne de 10,5 millions US par saison), mais surtout trop d’années (entente valide pour cinq autres saisons).

Un « mauvais contrat », vraiment ? Compte tenu de son âge (Price aura 34 ans le mois prochain), sa durée est en effet trop longue. Marc Bergevin ne pouvait guère éviter de se montrer aussi généreux à l’époque. Price est un joueur vedette et ces gars-là ne signent pas au rabais. Le directeur général était parfaitement conscient du risque qu’il courait en lui accordant une entente de huit ans.

« Dans un monde idéal, on lui aurait donné moins, avait-il dit. Mais ça fait partie des négociations. Et Carey a encore beaucoup de bon hockey devant lui. »

* * *

Price n’a pas la flamboyance d’un P.K. Subban ou même d’un Alexei Kovalev. Cela explique en partie pourquoi la perspective de le voir quitter Montréal pour Seattle n’a pas soulevé les passions.

Je crois néanmoins qu’un autre motif contribue à cette curieuse réaction. En cette ère de plafond salarial, nous sommes tous devenus des directeurs généraux ambulants.

Résultat : on dirait que le tableau du salaire des joueurs et de la durée de leur contrat est plus important que celui des statistiques ; que le principe clé est de dégager une marge appréciable sous le plafond salarial pour faire place à de nouvelles acquisitions ; que tout doit être mis en place pour que l’équipe soit meilleure dans cinq ans, malgré les incertitudes d’un objectif pareil, plutôt que la saison prochaine ; qu’on ne jure plus que par les « jeunes » – ah, les jeunes ! – pleins de promesses… qu’ils ne rempliront pas tous.

Je comprends très bien la nécessité de prévoir à moyen et à long terme. Mais dans le merveilleux monde du sport-spectacle, on ne peut pas toujours vendre de l’espoir. Il faut aussi à l’occasion offrir des résultats.

Si Price était aujourd’hui membre du Kraken de Seattle, le CH serait une équipe très ordinaire ce matin. Oublions un instant son contrat et pensons à son rendement sur la patinoire. Il est, de très loin, le meilleur joueur de l’équipe. Les blessures, vous dites ? C’est sûr qu’elles représentent un danger réel. Mais Price a prouvé cette année qu’il était capable de revenir en force après des moments éprouvants.

Toute cette affaire soulève aussi un curieux paradoxe. Le « mauvais contrat » de Price est devenu un atout dans le jeu de Bergevin. Cela lui a permis de ne pas le protéger, se doutant que le Kraken jugerait l’entente trop lourde.

Le « mauvais contrat » s’est donc transformé en « contrat utile », puisqu’il permet au CH de conserver aussi les services de Jake Allen, de loin le réserviste le plus fiable des dernières saisons.

* * *

Le Kraken a-t-il commis une erreur en ne sélectionnant pas Price ? Sur le plan sportif, l’avenir le dira. Mais sur le plan promotionnel, notre numéro 31 n’était pas le candidat idéal pour devenir le visage d’une nouvelle concession.

La nature réservée de Price est aux antipodes de celle d’un porte-étendard efficace. S’il avait fourni les courtes réponses auxquelles il nous a habitués, lors de sa rencontre initiale avec les médias de Seattle, pas sûr que le Kraken aurait frappé un coup de circuit en termes de positionnement dans son marché.

À Montréal, cet aspect de la personnalité de Price n’a aucun impact. On le connaît depuis longtemps, on sait qu’il ne sera jamais un moulin à paroles devant un micro. On lui demande (seulement !) d’être le leader de l’équipe, d’arrêter les rondelles, d’inspirer ses coéquipiers et d’exceller en séries. Ma foi, au cours des deux derniers mois, il s’est plutôt bien acquitté de sa tâche.

Je souhaite maintenant à Price de demeurer en santé (les performances du CH en dépendent) et de nous épater encore quelques saisons. Contrairement à Bergevin, je ne suis pas convaincu par la maxime : « Avec Carey, tout est possible. » Mais je sais une chose : avec Jake, les miracles – comme ceux des deux derniers mois – n’existent pas.

Alors, comptez-moi dans le groupe des gens heureux que Price poursuive sa carrière à Montréal. Il est encore trop tôt pour penser à une séparation. Et j’aime cette idée qu’un joueur demeure longtemps associé à une organisation, qu’il fasse partie de la famille et devienne un nom mémorable dans l’histoire de son équipe.

Qu’on l’aime ou pas, Price coche toutes ces cases. Ce n’est pas rien dans le sport professionnel d’aujourd’hui.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.