Covid-19

Nice en état d’alerte

Longtemps les Alpes-Maritimes se sont senties à l’abri. Aujourd’hui, le nombre de nouveaux cas est deux fois plus élevé que dans le reste du pays. Parmi les explications avancées : le flux de touristes et de transfrontaliers, ainsi que le nombre record d’Ehpad. Depuis le 2 janvier, comme dans 14 autres départements, le couvre-feu commence à 18 h. Pour redevenir « zone verte », la ville revendique un traitement de choc.

Dans sa chambre au 6étage de l’hôpital l’Archet, à Nice, prisonnière de tuyaux qui lui compressent les narines, Béatrice est sous le choc. « Tout est allé si vite. » Quinze jours avant, elle a eu un peu de fièvre, des quintes de toux et a souffert d’une grande fatigue. « C’était supportable. À 48 ans, on surmonte tout », pensait-elle.

La nuit du 27 au 28 décembre, la panique la saisit : « J’ai pensé au pire, à la mort et à mes six enfants, orphelins. » Elle est diabétique, avec une forte tension artérielle ; son état se détériore. Les petites lunettes d’oxygénation à faible débit ne suffisent plus, il faut passer au haut débit et la transférer en soins intensifs, au sein de l’unité Covid, où cinq nouveaux lits ont été ouverts. « J’arrive enfin à respirer », dit-elle. Mais l’angoisse reste palpable : du 25 décembre au 4 janvier, 63 patients ont succombé au Covid dans les Alpes-Maritimes.

À Nice, les hospitalisations sont reparties à la hausse. D’astreinte le soir du réveillon, le professeur Michel Carles, infectiologue à l’Archet, explique avoir reçu une dizaine d’appels. « Il a fallu orienter les patients vers des hospitalisations d’urgence, à commencer par cette jeune fille de 26 ans, atteinte d’une pneumopathie grave. Cinq ont été admis en infectiologie, trois transférés vers d’autres établissements. » Le 4 janvier, dans le département, on comptait 173 patients hospitalisés et 57 autres en réanimation.

Un sommet plus élevé

Derrière son ordinateur, le professeur, les traits tirés, est préoccupé : « On est face à un pic plus élevé que lors de la première vague et face à une absence de décroissance pour les hospitalisations. » Avec un taux d’incidence parmi les plus élevés de France (presque le double de la moyenne nationale), la métropole niçoise est passée en tête du peloton des 22 métropoles françaises pour les contaminations.

« Nice est une grande ville, ce qui implique une multiplication des contacts, reconnaît Thierry Piche, président de la commission médicale d’établissement. Elle est située non loin des frontières avec l’Italie et Monaco, où 9000 Niçois vont travailler quotidiennement, quand ils ne fréquentent pas les lieux festifs, foyers potentiels de contamination. » Le territoire compte aussi dans les Ehpad une forte population de personnes âgées qui, plus fragiles, sont exposées à des phénomènes de clusters. Michel Carles préfère toutefois « relativiser les chiffres » : à Nice, pendant les fêtes, on a multiplié les tests plus qu’ailleurs.

À la chambre 36, avec vue sur la mer, Jérôme, 77 ans, est déboussolé. Il sait que « cette maladie se balade », mais lui jardinait, bricolait dans sa maison construite de ses mains, du côté de Cessole. « Je ne suis pas sorti », jure-t-il. Pas même un tour dans sa Mercedes, qui pourtant lui « faisait les yeux doux ». Épuisé, le 26 décembre, il entrait en soins intensifs. « J’aimerais cavaler un peu », dit l’Italien d’origine calabraise, ex-chef de chantier dans le bâtiment. Il s’arrête, tousse. « Je m’étouffe », s’inquiète-t-il devant les infirmières, des « saintes ». Et il poursuit, lucide : « J’ai perdu mon beau-frère, emporté en quinze jours par le Covid. Je vais m’en sortir, vous pensez ? »

En réanimation, au CHU Pasteur, la situation est « tendue » : « Quand les hospitalisations sont en hausse, on s’attend au pire », confie Carole Ichai, chef de service. Il y a longtemps qu’elle a tiré un trait sur ses vacances en Ethiopie, préférant rester auprès de ses équipes. Nommée coordinatrice de crise Covid, elle ne vit plus que pour ce fichu virus, enchaînant, trois fois par semaine, les vidéoconférences avec sa direction et l’agence régionale de santé (ARS) pour optimiser l’offre de soins.

Dans la « zone 2 », réservée au Covid, elle gère les cas « graves » : cinq patients allongés comme des gisants et mis sous sédation, dans une sorte de coma artificiel, après un épisode de détresse respiratoire. Carole Ichai s’inquiète.

« Depuis octobre, on compte à Nice trois fois plus de patients que lors de la première vague et on sait que ça va durer. »

— Carole Ichai, chef de service au CHU Pasteur

Elle a tiré les leçons de cette période désastreuse sur les autres activités : cancers non dépistés, opérations repoussées, surmortalité accrue. « Malgré la pression épidémique élevée, on tentera de maintenir des lits non Covid, tout en évitant les transferts de patients », assure-t-elle. L’équilibre est délicat, mais pour l’heure, l’activité est répartie à 50-50, entre lits Covid et lits classiques.

Elle ne cache pas sa colère : « La crise a montré qu’en réanimation on était malmené, mais ça fait 20 ans qu’on détruit notre système de santé public. » Les primes annoncées ? « On n’a rien vu venir ! Et dire que le privé a reçu des aides de l’État ! » Dans le privé, elle gagnerait trois fois plus, sans parler de Monaco... « Pour maintenir le personnel soignant, il faut rendre l’hôpital public attractif, mettre les moyens. Dans nos services, des lits sont fermés par manque de personnel. » Son hôpital est peut-être flambant neuf, équipé de monitoring ­dernier cri, le personnel, lui, est essoré : « On ne compte plus les départs, les arrêts maladie. »

Lente campagne de vaccination

Le seul remède, c’est le vaccin, entonnent-ils tous d’une même voix. « Et dire que certains collègues s’y opposent, c’est sidérant ! » regrette Carole Ichai. On déplore une campagne en France trop lente, un nombre de vaccins insuffisant ? Après avoir convoqué un conseil local de santé, entouré de pneumologues et d’infectiologues, le maire (LR) de Nice, Christian Estrosi, s’est entretenu avec le ministre de la Santé, Olivier Véran. Préoccupé par les contaminations croissantes dans le Grand-Est, la Bourgogne-Franche-Comté et les Alpes-Maritimes, ce dernier a donné son feu vert pour le lancement d’une campagne de vaccination anticipée d’une semaine à Nice. « Quand on a fait savoir au ministre qu’ici on avait tout prévu, de la logistique liée à la chaîne du froid au conditionnement, en passant par le consentement des familles et les visites médicales, il a été convaincu », explique Christian Estrosi.

Le lendemain, 975 premiers flacons de vaccin, contenant 4825 doses, arrivaient par camion frigorifique pour être stockés dans les trois supercongélateurs à – 80 °C du CHU. « Les doses seront utilisées d’ici à 10 jours, assure le maire. Et, dès cette semaine, 3000 nouvelles doses arriveront, destinées aux personnes âgées et aux soignants de plus de 50 ans. »

Dans son bureau, Rémy Collomp, chef du pôle pharmacie, organise les plannings pour approvisionner les Ehpad. Afin de convaincre les hésitants, « on a formé nos collègues via des entretiens de simulation, pour leur apprendre à dégainer les contre-arguments, en fonction des profils, “empathique”, “travailleur”, “persévérant” ».

Dans sa lutte contre la circulation du virus, Christian Estrosi ne se limite pas aux vaccins, il a obtenu l’avancement du couvre-feu à 18 h. Mesure qui a ulcéré ses voisins, les maires de Cannes, Grasse et Antibes, ce dernier, Jean Leonetti, estimant que « le vrai problème est sur la métropole », le seuil de son hôpital étant inférieur aux autres.

Contrôles routiers

Le 2 janvier, sous une pluie battante, au rond-point de la Manda à Carros, le trafic est dévié pour permettre les premiers contrôles. Les gendarmes n’avaient qu’une consigne : fermeté. En file indienne, les voitures se succèdent : quelques vacanciers, des travailleurs, en règle. Une BMW grise immatriculée au Royaume-Uni est mise sur le côté ; son conducteur n’a pas d’attestation et des documents italiens révèlent des antécédents judiciaires : « Il sera verbalisé d’une amende de 135 euros. »

À Nice, la police municipale a procédé à 1569 verbalisations en cinq jours. Pour goûter aux plaisirs interdits d’un restaurant monégasque, ouvert le soir du réveillon, il fallait avoir réservé une chambre d’hôtel. On avait demandé de durcir l’accès aux frontières, mais de là à placer en quarantaine toute personne qui se risquerait à les franchir... Pour ce nouvel an particulier, la patronne des policiers de la Côte d’Azur avait prévenu : « tolérance zéro » pour ceux qui ne respecteraient pas le couvre-feu ou les gestes barrières.

Nadine Le Calonnec, 58 ans, dont 30 dans la police, contrôleuse générale, a sous son commandement les 1900 policiers du département. Ce soir-là, 1200 hommes sont mobilisés sur le terrain. Il n’est pas encore 20 h, sur la promenade des Anglais, déserte, les contrôles se déroulent sans encombre. « Preuve que les Niçois ont respecté les règles », se félicite-t-elle, quand dans son oreillette, reliée au centre d’information et de commandement du commissariat central, elle reçoit une alerte. Retranchés derrière une palissade, des jeunes tirent... un feu d’artifice. Une pluie de projectiles s’abat sur les forces chargées de veiller au couvre-feu...

À l’Ariane, une cité réputée chaude, pas de fêtes clandestines mais un premier véhicule qui s’embrase. Le préfet Bernard Gonzalez encadre ses hommes. Lunettes aux verres fumés, bonnet en laine noir, il a glissé sous son blouson un gilet pare-balles. « On a retiré préventivement 150 voitures, vidé les poubelles, muré les blocs électriques », confie-t-il. Dans une cour jonchée de détritus, des ampoules de protoxyde d’azote traînent. Une vingtaine de jeunes, allumant des fumigènes, « jouent au chat et à la souris », détaille le préfet. « Rentrez chez vous, lancent des habitants depuis les fenêtres. Ici vous n’êtes pas chez vous ! » Les incendies de véhicules reprennent. Un pavé s’écrase sur le pare-brise d’une Peugeot banalisée de la gendarmerie. Minuit sonne sous les nuages de fumée et le bruit sourd des tirs de mortier. Quelques minutes suffiront pour que les forces de recherche et d’assaut parviennent à rétablir l’ordre.

Pour freiner le virus, Christian Estrosi a aussi dans son viseur l’aéroport, le deuxième de France. En décembre, il est passé de 20 vols par jour à 120. Pour l’heure, seuls les passagers en provenance de Tunisie, classée en liste rouge, sont testés à l’arrivée. Mais il a demandé que le dispositif soit étendu à tous les passagers. Il redoute particulièrement l’arrivée par cette voie de la nouvelle souche qui sévit en Grande-Bretagne. Sera-t-il entendu ? Le maire de Nice tourne son regard vers le ciel. Ce n’est pas Dieu qu’il implore de prendre des mesures mais le gouvernement, à Paris.

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