Les astres alignés d'Arcade Fire

S’ils étaient dans le studio de leur maison à La Nouvelle-Orléans pour notre entrevue, Win Butler et Régine Chassagne avaient des tas de souvenirs montréalais à nous raconter quelques jours après la sortie de WE, le sixième album de leur groupe Arcade Fire.

Juste avant notre entretien, jeudi dernier, Win Butler et Régine Chassagne avaient pris part, à l’invitation de l’Observatoire européen austral (ESO), aux conférences de presse simultanées où ont été dévoilées les premières images du trou noir au centre de la Voie lactée.

Ce trou noir, dont la masse est égale à 4 millions de fois celle du Soleil, s’appelle Sagittaire A*, et c’est aussi le titre d’une chanson du nouvel album d’Arcade Fire, WE.

Il s’agit bien entendu d’un hasard si les astres se sont alignés entre la sortie d’End of the Empire IV (Sagittarius A*) et la trace visible du trou noir supermassif. C’est néanmoins quelque chose qui intéresse Arcade Fire depuis longtemps. « Nous étions déjà entrés en contact avec eux [l’ESO], car sur notre album, on a l’image de l’autre trou noir », souligne même Régine Chassagne.

Sur la pochette de WE, on peut en effet voir, superposée à un œil, la toute première image d’un trou noir prise dans une autre galaxie en 2019, grâce à la même prouesse technique (l’Event Horizon Telescope) qui a capté Sagittaire A*.

En marge de l’annonce de l’immense découverte scientifique, Win Butler et Régine Chassagne ont donc interprété End of the Empire IV (Sagittarius A*) et la pièce-titre de WE.

« C’était vraiment spécial, s’émeut Régine. On ne s’attendait pas à mettre ça dans notre calendrier. »

Ce calendrier est par ailleurs bien chargé. La veille de notre entrevue, Arcade Fire reprenait une chanson de Harry Styles pour la BBC Radio 2. Le soir même, il se produisait à l’émission de Jimmy Fallon. Dimanche, le groupe assistera au Gala des Juno à Toronto.

« Mais qu’est-ce qu’il nous reste ? »

Samedi dernier, avant d’interpréter Unconditional (Lookout Kid) – ode d’un père à son fils – à Saturday Night Live, Win Butler était très émotif quand il a dit au micro : « Je t’aime, Eddie. »

Eddie, le fils de Win et Régine, a maintenant 8 ans. « C’était incontestablement l’aspect le plus positif de la pandémie d’avoir passé autant de temps avec lui bien qu’il tourne avec nous depuis qu’il a 4 mois, nous dit son père. Eddie est comme un membre du groupe… »

Quand les frontières se sont fermées, c’était néanmoins très étrange pour Win et Régine de savoir qu’il était impossible d’être réunis avec les autres membres du groupe ou de se rendre dans leur maison à Montréal.

Ils ont trouvé refuge dans ce qui les anime et les a réunis : la musique. Sachez par ailleurs que si seulement sept chansons se retrouvent sur WE, il y aurait pu en avoir plus d’une vingtaine. « Il fallait exclure des super-chansons que j’ai hâte de sortir ! », signale Régine.

Less is more, fait valoir Win. « Pour le titre, on voulait le mot le plus court qui en dit le plus. Ensuite, on voulait préserver cette épuration dans l’album. »

Alors que le monde était incertain, Arcade Fire voulait que son sixième album, malgré sa face A et sa face B, réponde à la question : « Mais qu’est-ce qu’il nous reste ? »

Leurs noms gravés dans l’asphalte du Mile End

Notre entrevue sur Zoom avec Win et Régine nous a permis de voir une partie du studio de leur maison à La Nouvelle-Orléans, où une bonne partie de WE a été enregistrée.

Dans le mode de vie créatif du couple, peu de choses ont somme toute changé depuis leur premier appartement du Mile End, note Régine. « Nous avons toujours été autodidactes et très autonomes avec nos instruments chez nous. »

Dans une entrevue avec le New York Times, Win Butler a parlé d’un mood board réunissant des objets significatifs pour l’album WE, dont une photo de leurs noms gravés dans le béton du trottoir du boulevard Saint-Laurent, près du coin de la rue Bernard, où le couple a vécu.

Vérification faite il y a moins de 24 heures, leurs noms étaient toujours là, immortalisés dans le béton.

« Nous étions quelque part au début de la vingtaine. Il y avait de l’asphalte humide devant notre appartement, raconte Win Butler. J’ai dit à Régine que j’y avais signé nos noms, et Régine m’a dit : “Mais qu’est-ce que t’as fait ?” »

« Je n’en reviens pas que ce soit encore là, lance Régine. Ils ont refait la rue tellement de fois ! »

« C’est encore un local de répétition pour des groupes, souligne Win. Il y a la même toilette que j’ai achetée au Canadian Tire il y a 15 ans ! »

Dan Boeckner et Paul Beaubrun

C’est par ailleurs dans un local de répétition voisin de la rue Bernard que nous avons interviewé il y a trois ans Dan Boeckner pour la sortie de l’album de Wolf Parade Thin Mind.

Autre heureux hasard : Boeckner accompagne actuellement Arcade Fire sur scène.

« Nous étions au tout premier spectacle de Wolf Parade dans une petite salle sur Saint-Laurent, se remémore Win dans un autre élan d’enthousiasme nostalgique. Dan jouait de la basse lors de notre première visite à New York, alors que le batteur de Wolf Parade [Arlen Thompson] jouait sur Wake Up », rappelle Win Butler.

« Nous les avons entendus écrire leur premier album », poursuit-il.

« Ils répétaient dans notre appartement », renchérit Régine, en fredonnant les notes de claviers, reconnaissables entre mille, de I’ll Believe In Anything.

Le multi-instrumentiste et percussionniste Paul Beaubrun, le fils du chanteur du groupe Boukman Eksperyans, partage aussi la scène depuis peu avec Arcade Fire. « Ses parents étaient les premiers Haïtiens à avoir signé avec le label de Chris Blackwell, Island Records », souligne Win Butler.

« Il y a des gens que tu rencontres et que tu as l’impression de connaître depuis toujours, s’enchante à son tour Régine. J’appelle Paul mon cousin et il m’appelle sa cousine. »

Retrouver Montréal

Win Butler et Régine Chassagne ont hâte de retrouver la ville où ils sont tombés amoureux l’un de l’autre. La pandémie a compliqué leurs habitudes de snowbirds. « C’était vraiment difficile de revenir à Montréal avec toutes les règles, particulièrement avec un enfant », dit Win.

Comme le couple avait prévu passer du temps à sa maison de Montréal cet été, son horaire lui permettait de remplacer les Foo Fighters à Osheaga le soir du 29 juillet.

Win Butler brûle d’envie de remonter sur scène à Montréal, bien que les circonstances soient malheureuses avec la mort tragique du batteur Taylor Hawkins. « J’étais avec lui une ou deux semaines avant. C’est un lovely guy. C’est vraiment triste. »

« Dave Grohl est peut-être l’un des humains les plus gentils que je connaisse, ajoute-t-il. Il fallait le voir répondre aux questions de mon fils sur la batterie. »

« Ça doit être tellement difficile pour lui, poursuit Win Butler. Il me parle toujours d’avoir joué aux Foufounes électriques. Il a une relation particulière avec Montréal. »

La scène

Parler à Win Butler et Régine Chassagne, ne serait-ce que 25 minutes, c’est comme lire un chapitre du grand livre du rock avec plein d’anecdotes en notes de bas de page.

Comme pour beaucoup de grands noms de la musique, dont les Foo Fighters, le point de salut d’Arcade Fire demeure la scène. « Comme un punk band, dit Win Butler. We go hard. »

« Sur scène, je donne tout. Il ne reste plus rien à la fin ! », renchérit Régine Chassagne.

On ne les contredira certainement pas là-dessus.

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