Société

Normaliser la diversité

Du personnage tourmenté et intimidé des années 1990 à l’ado cool et assumé des années 2020, les représentations LGBTQ+ ont beaucoup évolué au petit écran. Est-ce le reflet d’un changement d’attitude à l’égard de la diversité chez la génération montante ?

La série britannique Heartstopper raconte une histoire d’amour d’adolescence. Les premiers papillons. Le fol espoir que ce soit réciproque. Le premier baiser. Présentée depuis avril sur Netflix, cette comédie romantique est à la fois adorable et classique. Sauf que… Sauf que les deux protagonistes sont deux garçons. Et, fait à noter : l’histoire finit bien, sans souffrance épouvantable ni drame familial.

Titulaire de la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres, Martin Blais a vu la série. Et elle est loin, bien loin du premier souvenir qu’il garde des représentations LGBTQ+ au petit écran lorsqu’il était adolescent. Une image lui vient en tête : celle du personnage d’Éloi Richard dans Jamais deux sans toi, au début des années 1990. C’était le petit ami de Bernie (Serge Thériault). Le visage pâle, le souffle court, Éloi était atteint du sida.

« Il était à l’article de la mort, se souvient Martin Blais. Évidemment, c’est ce qui se passait et c’était important. Mais c’est l’image que les parents avaient des hommes gais. C’est sûr que ça marque ! Là, on voit autre chose. Et c’est fantastique. »

Les intervenants à qui nous avons parlé sont unanimes : la présence de modèles positifs dans l’espace médiatique a un impact significatif.

« Ça encourage les jeunes à se dire : “Moi aussi, je peux être authentique avec ce que je ressens et je vais quand même avoir une vie satisfaisante” », résume Marie Houzeau, directrice générale de GRIS-Montréal, un organisme qui démystifie la diversité sexuelle et de genre dans les écoles. Un cercle vertueux s’ensuit, dit-elle. Plus il y a de modèles positifs aujourd’hui, plus il y en aura demain.

Marie Houzeau pense aussi à la série Sex Education, également sur Netflix. La série américaine Euphoria, très populaire auprès des adolescents, présente aussi des personnages queers nuancés et complexes. Au Québec, la série Nomades (Tou.tv) raconte la quête de liberté de Sam, interprétée par la comédienne Romane Denis. Sam est bisexuelle, mais là n’est pas le point central de sa quête.

« Ce que j’aimais du personnage de Sam, c’est que sa bisexualité, ce n’était pas ça qui la définissait. Ça permet de normaliser, de banaliser. »

— Romane Denis, qui incarne Sam dans la série Nomades

Romane se souvient des personnages gais, à la télé, quand elle était enfant. « C’était : “Oh mon Dieu, suis-je gai ? Ah ! Je vais tenter de me suicider !”, illustre-t-elle. Je ne comprenais pas pourquoi on en faisait tout un plat. »

Une génération plus assumée

Des histoires comme celle présentée par Heartstopper, ça existe aussi dans la vraie vie. Il y a des jeunes, donc, pour qui c’est possible de vivre en concordance avec leurs sentiments et leurs besoins sans avoir à passer par des parcours remplis d’adversité.

Chez la plus jeune génération, quelque chose change rapidement dans les attitudes à l’égard de la diversité sexuelle, constate le professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Martin Blais. Une tendance vers une certaine normalisation, une plus grande inclusion.

« Je ne veux pas généraliser, parce qu’il y a quand même des milieux où c’est plus difficile pour les jeunes, mais je pense qu’il y a un mouvement d’ascenseur. On a changé d’étage. Et je pense que les représentations dans les médias en témoignent. »

— Martin Blais, professeur à l'UQAM

C’est aussi la première génération ayant grandi dans un contexte où il était légal de s’unir légalement avec une personne du même sexe, souligne Martin Blais.

La créatrice de contenu LGBTQ+ Marie Gagné observe un fossé entre la génération Y et la génération Z, elle qui, à 26 ans, est à cheval entre les deux.

« Les gens de la Gen Z, ils s’assument tellement plus, ils sont tellement plus fiers », dit celle que le grand public a pu voir, en 2020, dans la série Célibataires à boutte. C’est d’ailleurs pour contribuer à normaliser le fait d’être lesbienne que Marie Gagné a accepté de participer à l’émission. « Scoop : je n’étais pas vraiment à boutte ! », dit-elle en riant.

Marie Houzeau constate que, depuis quelques années, des coming out surviennent plus tôt dans l’adolescence et se passent plutôt bien, « tant auprès de l’entourage que du groupe d’amis proches ». Quand la culture familiale normalise la possibilité que l’enfant fréquente un jour un partenaire du même sexe, c’est évidemment moins anxiogène pour le jeune, dit-elle.

« Les jeunes ne vivent pas en vase clos non plus », nuance Marie Houzeau, qui souligne que, même en 2022, aucun milieu scolaire n’est totalement exempt d’homophobie et de transphobie.

« Paradoxe »

Chez les jeunes, de façon générale, le niveau de confort envers la diversité sexuelle et la diversité de genre augmente. Les statistiques le montrent. Chez les jeunes issus de la communauté, pourtant, le niveau de souffrance demeure élevé, souligne Mme Houzeau. Ils demeurent surreprésentés dans les statistiques de suicide, d’itinérance, de consommation.

« Il y a un chaînon manquant », résume Marie Houzeau, selon qui il faut peut-être commencer à interroger les adultes, les systèmes en place, la culture au sens large.

Les recherches montrent que c’est plus difficile pour les personnes qui rapportent des identités sexuelles ou des identités de genre moins connues, comme la non-binarité, la bisexualité, la pansexualité, souligne Martin Blais, pour qui il reste beaucoup d’éducation à faire.

Assumés et heureux

Les luttes des dernières décennies ont porté leurs fruits. Pour de jeunes adultes issus de la communauté LGBTQ+, la sortie du placard s’est bien passée…

et le reste aussi. Témoignages.

Marie Gagné

Marie Gagné a grandi à Matane, en Gaspésie, dans un milieu « ultra-hétérosexuel, blanc et catholique », où les filles qui s’habillaient en « garçon » risquaient de se faire traiter de lesbiennes dans la cour d’école. Comme si c’était une insulte.

« Dans ma tête, ce n’était même pas une option que je sois queer. »

— Marie Gagné

Marie a pris conscience de son attirance pour les femmes au cégep, vers l’âge de 17 ou 18 ans. Et c’est en écoutant le film Crazy avec sa mère qu’elle lui en a parlé. « Je lui ai demandé de faire pause, et je lui ai dit que ce que le gars vivait, je le vivais, moi aussi », se souvient la jeune femme de 26 ans.

Lorsque le personnage de Zachary confirme à son père qu’il est homosexuel, un soir, sous la pluie, ce dernier lui ordonne de s’en aller. Marie, elle, a eu droit à une tout autre réaction.

« Ce n’était tellement pas un big deal pour ma mère », se souvient Marie, qui avait peur de décevoir ses proches. Son père lui a dit que, l’important, c’est qu’elle soit heureuse. Marie en a ensuite parlé à une autre personne, puis à une autre. « Ça s’est fait de manière naturelle », dit-elle.

Comme créatrice de contenu sur l’internet, Marie s’expose. Et oui, convient-elle, il lui arrive de recevoir des commentaires haineux. « Mais j’ai la chance d’avoir une communauté absolument exceptionnelle, dit-elle. Je dirais que 95 % des commentaires sont ultra-positifs. »

Marie s’est longtemps présentée comme queer, un terme inclusif qu’elle utilise encore aujourd’hui, mais elle embrasse aussi le mot lesbienne. « Et je l’utilise fièrement », conclut-elle.

Romane Denis

« Dans Hunger Games, dans Harry Potter, les règles n’ont pas toujours raison, les adultes n’ont pas toujours raison. Et c’est comme ça que les gens de mon âge ont été élevés. Si tu sens que tu es en train d’honorer la personne que tu es, vas-y », résume la pétillante Romane Denis, qu’on a pu voir, entre autres, dans les séries Subito texto, Nomades et Les pays d’en haut. Ses proches, dit-elle, se préoccupent pas mal plus de consentement que d’orientation sexuelle.

Romane Denis a 24 ans. À sa génération, dit-elle, on a appris à honorer la différence, à exprimer ses émotions. Les gens de son âge ont aussi pu compter sur les réseaux sociaux pour rencontrer des jeunes qui leur ressemblent, pour se sentir moins seuls.

Ce n’est pas la même chose dans tous les milieux (Romane en est bien consciente), mais dans le sien, pour toutes les raisons énumérées précédemment, l’identité sexuelle revêt un caractère plutôt banal.

« Les gens s’en foutent un peu, honnêtement, et c’est ça que je trouve cool. »

— Romane Denis

C’est après avoir écouté un épisode de la série américaine The Fosters (qui suit le parcours d’un couple de femmes) que Romane Denis a eu une révélation. Intuitivement, elle savait qu’elle n’était pas gaie, mais ce soir-là, étendue dans son lit, elle a réalisé qu’il y avait autre chose. Que les deux, ça existe aussi. Dès le lendemain, elle en a parlé à sa mère, qui a bien réagi.

Romane ne se met pas de pression pour se définir. Pour elle, c’est la personne qui compte, pas son genre. Et non, elle n’a jamais fait de coming out officiel. « Je n’ai jamais été in. »

Elliott Lepage

Du haut de ses 19 ans, Elliott a vécu trois coming out.

Le premier comme fille lesbienne, à l’âge de 13 ans. Le deuxième comme non-binaire, à 15 ans. Puis le dernier, quelques mois plus tard, comme garçon trans.

« Chaque coming out a été une immense source de stress et d’anxiété, parce qu’il vient avec tellement de questionnements et de mal-être. Mais après chaque coming out, il y avait un regain, une renaissance. »

— Elliott Lepage

Le dernier a été évidemment le plus libérateur pour Elliott, lui qui cachait cette identité profonde depuis l’âge de 10 ans.

Il se sentait mal de faire subir cela à ses parents, conscient du long chemin qui lui restait à parcourir. Il craignait aussi de les décevoir. Son père avait toujours voulu avoir une fille.

« Mais ç’a tellement été bien reçu », raconte Elliott, qui se souviendra toujours de cette phrase, prononcée par son papa : J’aime mieux avoir un garçon qu’avoir une fille morte. À l’école aussi, ça s’est bien passé. Il a pu signer Elliott sur ses travaux.

Elliott a vécu deux ou trois mauvaises expériences dans sa vie, avec une enseignante et avec un employeur, mais il affirme en sortir grandi. « À 98 %, je n’ai rien à dire, personnellement », dit-il.

Des trans préfèrent recommencer leur vie sans parler publiquement de l’ancienne. Elliott les respecte. Mais pour lui, c’est important de faire partager son vécu, pour être ce modèle dont il aurait eu besoin, au début de sa transition.

Guillaume Séguin

Guillaume Séguin n’a pas fait de coming out auprès de sa famille. C’est plutôt sa mère qui l’a entendu parler au téléphone avec un garçon rencontré sur l’internet, à l’âge de 14 ans. C’est sa mère, donc, qui l’a délicatement abordé en lui demandant comment il allait, s’il se posait des questions.

« J’ai pu le dire très ouvertement à ma mère », se souvient Guillaume, qui n’en faisait pas grand cas. Sa mère craignait qu’il se fasse intimider, à l’école. Avec l’accord de Guillaume, elle l’a annoncé à sa sœur, à son frère, à son père. « Pour tout le monde, ça n’a juste rien changé », raconte le jeune homme de 29 ans.

À l’école non plus, Guillaume n’a pas perçu de changement à son égard. Dans son programme, en arts plastiques, il était entouré de filles. « Et comme j’étais ami avec les belles filles, les gars ne me niaisaient pas ! »

À l’âge de 18, 19 ans, il a présenté son amoureux à sa famille, de la même façon qu’un hétérosexuel l’aurait fait.

« Au travail, tout le monde le sait. J’anime des cours de groupe, aussi, et je parle régulièrement de mon mari. Il n’y a jamais de commentaires, de surprises, de drôles de regards. Je peux être out dans tous mes milieux sans que ce soit un problème. »

— Guillaume Séguin

Le designer graphique perçoit aussi un changement sociétal plus large.

« Quand je tenais la main de mon chum dans la rue, il y a 10 ans, j’ai vu des automobilistes s’arrêter pour me crier des insultes, dit-il. Mais plus ça avance, moins c’est le cas. »

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