Le « nationalisme vaccinal » dénoncé

Depuis des mois, des experts dénoncent le « nationalisme vaccinal » dans la lutte contre la COVID-19. Alors que la vaccination s’accélère dans plusieurs pays, son accès inégal dans le monde continue de susciter l’inquiétude, avec la crainte que de nouveaux variants viennent contrecarrer les efforts actuels.

« Sur le plan mondial, plus longtemps le SARS-CoV-2 circule et mute, plus grands sont les risques qu’on ait des variants qui ne répondront plus aux vaccins, dit Ronald Labonté, professeur à l’Université d’Ottawa. Ce que ça veut dire, c’est que nous devons avoir une couverture vaccinale mondiale très rapide. »

Selon les dernières données accessibles d’Our World in Data, 5,11 % de la population avait reçu au moins une dose de vaccin. Pour le continent africain, la proportion chutait à 0,62 %.

Pour favoriser un meilleur accès au vaccin partout dans le monde, un programme, COVAX, a été mis sur pied. Actuellement, 191 pays et territoires, dont 92 à revenus plus faibles, participent à cette initiative codirigée par l’Alliance du vaccin Gavi, la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) et l’Organisation mondiale de la santé.

Le groupe a commencé sa distribution il y a un peu plus d’un mois, en priorisant les populations vulnérables et les travailleurs de la santé.

Retards et controverses

Le programme connaît des retards. Les restrictions sur les exportations imposées en Inde, plus grand producteur mondial de vaccins, suscitent l’inquiétude. Quelque 90 millions de doses provenant d’un fabricant indien devaient être acheminées par COVAX en mars et avril.

Sur les 100 pays qui ont actuellement reçu des doses par l’entremise du programme, 61 sont à revenus faibles ou intermédiaires. D’autres, comme le Canada, se sont attiré les critiques pour avoir eux aussi bénéficié de l’initiative.

« Au départ, tous les pays étaient invités à, en gros, centraliser leurs achats de vaccins à travers COVAX, pour qu’il y ait un accès central pour accéder à tous les vaccins approuvés. C’était aussi un incitatif pour les pays plus riches à donner. »

— Ronald Labonté, professeur à l’Université d’Ottawa

Pour ce titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la mondialisation contemporaine et l’égalité en matière de santé, un échec majeur de l’effort international contre la COVID-19 est le refus de partage de l’information dans le développement du vaccin. En octobre dernier, l’Afrique du Sud et l’Inde avaient demandé à l’Organisation mondiale du commerce la levée des brevets et des autres propriétés intellectuelles pour les vaccins. Sans succès.

Si les informations pour fabriquer les vaccins étaient divulguées, il resterait tout de même plusieurs obstacles avant d’obtenir une vaccination équitable, selon l’organisme Gavi. « Le plus grand défi touche les connaissances pratiques et le coût élevé pour mettre en place une production de vaccins », note une porte-parole de l’organisme dans un courriel.

La « diplomatie du vaccin »

David P. Fidler, spécialiste des questions de cybersécurité et de santé globale rattaché au Council on Foreign Relations, s’intéresse à la « diplomatie du vaccin ». Il est clair pour lui que les grandes puissances n’ont pas l’intention d’ouvrir la porte à un changement sur la propriété intellectuelle pour permettre une plus large inoculation.

Il évalue l’accès au vaccin à travers le même prisme que les autres aspects de géopolitique : non seulement les gouvernements font passer leurs citoyens en premier, mais la distribution du vaccin permet aussi aux pays de renforcer leurs alliances.

De nombreux pays auxquels la Chine a vendu ou donné des vaccins se trouvent ainsi sur sa nouvelle route de la soie, note-t-il. « Il est clair que la Chine utilise la diplomatie du vaccin pour faire avancer un projet stratégique qui était en place bien avant la pandémie », dit-il.

Les États-Unis ne sont pas en reste. « On voit l’initiative du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, entre les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde, qui n’est pas centrée normalement sur la santé publique, faire des efforts pour produire 1 milliard de vaccins pour la région indopacifique », ajoute M. Fidler.

Scott Rosenstein, directeur du programme de santé globale pour Eurasia, une firme américaine de consultation en matière de risques géopolitiques, a bon espoir qu’au fur et à mesure que les vaccins seront accessibles en plus grande quantité, ils pourront être mieux redistribués. « La capacité va s’améliorer quand les pays vont avoir assez de doses pour leurs propres populations, estime-t-il. [Que les pays donnent la priorité à leur propre population] c’est ce qui était attendu, mais d’un point de vue mondial, ce n’est pas la meilleure façon d’abaisser le risque sanitaire. Une vision complètement utopique serait la distribution équitable à toutes les populations vulnérables ; ce n’est pas ce que nous voyons. »

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