Notre choix : Le serpent majuscule

Jeu de massacre

Le serpent majuscule

Pierre Lemaitre

Albin Michel

336 pages

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Il est toujours étrange de lire le premier roman jamais publié d’un auteur à succès. Le serpent majuscule de Pierre Lemaitre ne fait pas exception à la règle. C’est connu, l’auteur célébré de la trilogie Les enfants du désastre, qui comporte entre autres le Prix Goncourt 2013 Au revoir là-haut, a commencé sa carrière en 2006 en écrivant des polars. Mais il avait, semble-t-il, « commis » un premier livre du genre bien avant, en 1985, manuscrit jamais présenté à un éditeur et qui était resté dans ses tiroirs pendant tout ce temps.

C’est donc avec curiosité qu’on ouvre Le serpent majuscule, roman noir qui met en scène Mathilde, tueuse à gages insoupçonnable vu son âge et son gabarit. Mais son cerveau qui commence à en perdre des bouts et son caractère soupe au lait la rendent de plus en plus incontrôlable… et dérangeante.

C’est alors à tout un jeu de massacre qu’on assiste, qui va en s’accélérant – Le serpent majuscule est un véritable roman noir, qui ne fait pas de quartier. Mathilde tue sans discernement et sans états d’âme, et on avoue que vient un moment où on a bien envie qu’elle se fasse prendre.

Mais la dame est aussi maligne que chanceuse, et ce n’est évidemment pas ce qui se passe. Pierre Lemaitre semble s’être délecté d’autant de descriptions macabres (Mathilde aime les armes de très gros calibre), mais le tout raconté déjà avec ce ton ironique et un peu détaché et ce sens des images improbables qui frappent l’esprit.

Bien sûr, il y a un petit côté vintage à la chose – pas de cellulaire ou de GPS pour trouver individus et véhicules, et la protagoniste est une ancienne Résistante, ce qui serait impossible aujourd’hui. Pourtant, Le serpent majuscule n’est pas tellement daté, moins par exemple que lorsqu’on relit les vieux Wallender, qui reflètent davantage les enjeux sociaux de leur époque.

Cela dit, même si la finale est vraiment punchée, le roman s’étire et la cavale finale n’en finit plus. Mais bien sûr qu’on ne crache pas sur un roman de Pierre Lemaitre, dont l’écriture s’est certainement raffinée avec les années, mais qui en possédait déjà tous les atouts. Pas un indispensable à avoir dans sa bibliothèque, mais un petit plaisir d’été, si on aime les chiens décapités, les innocents tirés à bout portant et les tueuses de mauvaise foi.

Bibliothèque de survie

Quand Beigbeder bouquine

Bibliothèque de survie

Frédéric Beigbeder

Éditions de l’Observatoire

161 pages

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Frédéric Beigbeder célèbre ces jours-ci le 30e anniversaire de sa carrière d’écrivain, mais il n’est pas seulement un auteur, c’est aussi un grand lecteur. Critique littéraire au Figaro, il participe également à l’émission Le masque et la plume sur France Inter.

Dans Dernier inventaire avant liquidation, publié en 2001, il revenait sur une liste des 50 chefs-d’œuvre de la littérature choisis par les Français. Dans Bibliothèque de survie, il nous propose son top 50 personnel, des livres choisis pour leur qualité littéraire (on y retrouve la Québécoise Marie-Ève Thuot, Deborah Levy et Virginie Despentes aux côtés d’Alain Fournier et de Mirbeau…), mais aussi pour leur capacité à déranger. Car au-delà de la banale liste, cet essai de Beigbeder est un prétexte pour s’inscrire dans le débat de l’heure, soit le combat entre les « woke », d’une part, et les pourfendeurs de la « cancel culture », de l’autre.

En bon Français héritier des Lumières, Beigbeder nous livre son plaidoyer à la défense de la littérature (est-elle en danger ? À part quelques exemples anecdotiques, il ne nous convainc pas) et compare les débats idéologiques de l’heure aux mesures sanitaires de la pandémie. Son coup de gueule n’amène pas le débat beaucoup plus loin, malheureusement. Alors pourquoi lirait-on ce livre dans lequel chaque œuvre ne mérite qu’une page ou deux, trois dans le meilleur des cas ? Parce qu’on aime le badinage de Beigbeder, qui possède, malgré tout, une vaste culture littéraire ? Si ça vous branche, alors allez-y.

En librairie le 10 juin

— Nathalie Collard, La Presse

Le gorille et l’oiseau

L’envol de la santé mentale

Le gorille et l’oiseau

Zack McDermott

Guy Saint-Jean Éditeur

320 pages

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Avocat de l’aide juridique à New York, aspirant secrètement à devenir humoriste, Zack voit défiler devant les juges nombre d’accusés souffrant de troubles mentaux. Mais un beau jour, lui-même passe de l’autre côté de la barre : convaincu d’être filmé dans le cadre d’une audition secrète, il traverse la ville en démontrant ses talents d’acteur, se dénude, bref, finit par perdre les pédales. Rapidement, le verdict tombe : Zack souffre de bipolarité, victime de phases de déconnexion avec la réalité. Dans ce récit autobiographique qui sera prochainement porté au petit écran par Jean-Marc Vallée sous forme de minisérie, on découvre comment la vie de cet avocat vole en éclats, condamné à se raccrocher à l’amour et aux bons soins de l’Oiseau, sa mère, elle-même ayant déjà survolé son lot d’épreuves de la vie. Introspection familiale et incursion dans le labyrinthe du trouble mental, l’ouvrage nous conduit, dans un style un peu linéaire et sans flamboyance, mais tout de même attachant, sur un chemin de croix symbolisant l’un des plus grands enjeux du siècle. À noter pour les allergiques aux traductions franco-françaises : celle-ci est à fort penchant québécois.

— Sylvain Sarrazin, La Presse

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