La peur du débat

Si une chose ressort des premières semaines de cette campagne électorale plutôt tranquille, c’est la curieuse réticence de la Coalition avenir Québec (CAQ) et de ses représentants à débattre. Vers la mi-août, juste avant le déclenchement des élections, j’avais été frappé d’apprendre que François Legault refusait l’invitation des jeunes de l’Institut du Nouveau Monde à débattre en compagnie des autres chefs.

Peut-être l’homme cherchait-il à ménager ses forces en vue de l’affrontement qui approchait. Mais peut-être ses conseillers lui avaient-ils suggéré de s’abstenir, question d’éviter un faux pas qui leur aurait fait perdre l’initiative sur la suite des choses. Il faut dire que les spin doctors du bureau du premier ministre travaillent très fort sur les réseaux sociaux pour contrôler le message, au prix d’une partisanerie parfois étonnante.

Au Face-à-face TVA de la semaine dernière, j’ai senti chez M. Legault une forme d’agacement devant les questions et remises en question de ses adversaires. Bien sûr, la formule donnait lieu à des échanges souvent chaotiques – par moments il semblait qu’on avait moins affaire à un débat qu’à une collision à cinq –, sans compter qu’il n’était pas facile de défendre son bilan quand les adversaires vous avaient dans leur ligne de mire. Mais on aurait dit que le premier ministre n’avait pas tellement envie d’être là, qu’il n’avait pas la patience d’expliquer les positions de son parti ni de montrer en quoi les propositions de ses adversaires étaient inadéquates, sauf pour placer quelques « lignes » destinées à faire image dans l’esprit du public (la Camry, le trou dans la chaloupe, la taxe orange). Paul Journet a parlé avec raison d’un homme « irrité »⁠1. On pourrait ajouter qu’il semblait contrarié, comme s’il n’aimait pas qu’on le contredise et le force à justifier ses choix, qu’il acceptait mal qu’on remette en question son autorité.

Plusieurs interventions du premier ministre depuis le début de la campagne donnent une impression d’impatience, comme s’il cherchait à mettre fin à la discussion avant même qu’elle ait commencé.

Il multiplie pour ce faire les formules lapidaires, au risque de paraître méprisant. Ainsi, il ne faudrait pas discuter de la réforme du scrutin parce qu’elle n’intéresse que les « intellectuels ». Il faudrait prendre garde aux immigrants qui ne parlent pas français parce qu’ils menacent la « cohésion nationale ». Après avoir dit du problème de racisme à l’hôpital de Joliette qu’il était « réglé », il a reproché aux représentants de la nation atikamekw de ne pas vouloir résoudre les problèmes. À propos du troisième lien, il a dit que le projet se réaliserait ; « tout a été dit » sur ce sujet, a-t-il tranché, alors que son gouvernement ne dispose pourtant d’aucune étude. Je ne veux pas débattre ici de la validité des affirmations du premier ministre ; c’est lui qui est aux affaires, et peut-être connaît-il des choses que nous ignorons. Mais pourquoi braquer ainsi les gens, comme s’il n’y avait pas lieu de discuter ? Pourquoi ne pas prendre le temps d’expliquer les positions, de rappeler le contexte qui a mené à certaines décisions, les impératifs auxquels son gouvernement doit faire face ? A-t-on décidé au bureau du premier ministre que les Québécois étaient trop bêtes pour comprendre ?

Cette réticence à débattre ne concerne pas seulement le premier ministre ; elle s’étend à ses troupes, qui suivent l’exemple du chef. On pense à Bernard Drainville, balayant d’un revers de main les questions au sujet du troisième lien (« Lâchez-moi avec les GES ! »). Mais aussi à tous ces candidats qui refusent de prendre part à des débats locaux.

Depuis le début de cette campagne, des journalistes ont dénombré pas moins d’une trentaine de refus de participer des candidats de la CAQ, contre trois pour le Parti libéral du Québec (PLQ) et aucun pour les autres partis⁠2.

Dernier exemple en date : lors d’un débat sur l’environnement tenu lundi soir à Rouyn-Noranda, là où les émissions d’arsenic de la fonderie Horne font les manchettes, le nouveau candidat de la CAQ, Daniel Bernard, brillait par son absence. C’était la deuxième fois qu’il déclarait forfait. La consigne venait-elle du bureau du premier ministre ou avait-il décidé de lui-même de ne pas se présenter devant ses citoyens ? Je ne saurais dire.

Mais à la vue de toutes ces absences, la question qui surgit est celle-ci : peut-on débattre à la CAQ ? Tient-on pour acquis que tout le monde est toujours d’accord avec le chef ? On sait que les débats ont longtemps déchiré le Parti québécois, que les congrès de Québec solidaire donnent lieu à des échanges parfois musclés, que même le PLQ a déjà été le théâtre d’affrontements majeurs, notamment entre le parti et son aile jeunesse. Mais à la CAQ, un parti qui rassemble pourtant des membres venus des horizons les plus divers et opposés, on a l’impression ces jours-ci que le débat politique a quelque chose d’accessoire, voire d’inutile, comme si on s’était persuadé qu’on avait déjà raison sur tous les points.

1. Lisez la chronique de Paul Journet

2. Lisez le texte de Radio-Canada

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