Les défis de la liberté de la presse

Les journaux étudiants à l’ère woke

En vue de la journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai, La Presse vous propose une série d’articles qui se penchent sur les entraves au droit du public à l’information et les solutions pour y remédier.

La vague de la culture woke qui déferle sur les campus universitaires affecte-t-elle la liberté d’expression dans les journaux étudiants ?

Oui et non.

Il y a des universités où les militants radicaux sont plus présents que dans d’autres. Il y a des journaux étudiants très militants et d’autres qui le sont beaucoup moins. Et la liberté d’expression s’exprime à travers cette variété.

Mais ce qui est clair, c’est que partout, les mêmes thèmes reviennent : les minorités, les droits LGBTQ, l’inclusion, le racisme, l’environnement...

Est-ce bien étonnant ? Depuis des générations, les journaux étudiants indépendants sont produits par des jeunes qui sont encore en âge de rêver et de vouloir changer le monde. Les causes changent : la Révolution tranquille, au début des années 1960, suivie par les groupes d’extrême gauche, la lutte pour la souveraineté, le mouvement féministe, la cause environnementale et, maintenant, la discrimination contre les minorités raciales ou de genre.

De façon générale, le mouvement woke, qu’on associe à une dénonciation vigoureuse de toute forme de distinction basée sur la race et le genre, semble plus présent dans les universités anglophones, et cela se reflète dans leurs salles de cours et dans leurs journaux, où la défense de la cause est plus importante que la recherche de l’équilibre.

Mais n’oublions pas que ces organes de presse sont en quelque sorte des clubs-écoles qui attirent des jeunes rêvant de travailler un jour pour de grands médias d’information, comme La Presse, Montreal Gazette ou Radio-Canada.

Une plume revendicatrice

À l’Université d’Ottawa, où l’utilisation en classe du « mot commençant par n » par la professeure Verushka Lieutenant-Duval a fait grand bruit l’automne dernier, La Rotonde milite plutôt pour les droits de la minorité francophone.

« On a une plume rebelle et revendicatrice, dont on est très fiers », lance la rédactrice en chef, Caroline Fabre, 22 ans.

« Étant donné que c’est une minorité linguistique, c’est notre mandat de revendiquer pour les francophones sur le campus. Sur les autres enjeux, on est plus équilibrés », ajoute le directeur général, Mathieu Tovar-Poitras.

La Rotonde aborde néanmoins une multitude de sujets dans la mouvance woke : « le racisme, les autochtones, la transphobie, tout ça », énumère Caroline Fabre. Mais sur le débat entourant l’utilisation du « mot en n », le journal préfère ne pas prendre position. « Au début de l’année, nos différences d’opinions étaient assez marquées au sein de l’équipe. Donc, on a juste décidé de ne pas écrire d’éditorial en commun, mais plutôt de laisser chacun s’exprimer à travers les chroniques s’il le souhaitait. »

Des étudiants marginalisés

The Link, à l’Université Concordia, est aussi un journal militant. Tiré à 5000 exemplaires, il paraissait tous les mois avant la pandémie. Depuis, il est uniquement en ligne.

« On veut donner une voix aux étudiants de Concordia, spécialement les étudiants marginalisés, quand on peut, dit Sheena Macmillan, 21 ans, rédactrice en chef. On ne mise pas sur la super-objectivité. »

Les contributeurs peuvent-ils écrire sur les sujets de leur choix ou doivent-ils épouser les causes ?

« Je ne me souviens pas avoir reçu une proposition que nous avons dû refuser parce que ça ne respectait pas le mandat du journal. Habituellement, si une personne nous fait une proposition, c’est parce qu’elle comprend notre mandat ou se décrit elle-même comme militante. »

— Sheena Macmillan, rédactrice en chef du journal The Link

Elias Grigoriadis, 22 ans, gère le site et les réseaux sociaux du mensuel. « C’est aussi un endroit où les étudiants intéressés par le journalisme peuvent approfondir leurs connaissances et mettre en pratique les techniques apprises en classe », note-t-il.

« The Link est complètement indépendant. Tous les sujets qu’on trouve importants, on peut les couvrir sans avoir à en discuter avec des gens au-dessus de nous », ajoute-t-il.

The Concordian, autre journal étudiant de Concordia, paraît sur une base hebdomadaire. « On n’a pas vraiment de mandat, explique la rédactrice en chef, Lilian Roy. Notre priorité est de couvrir les sujets et les évènements qui touchent la communauté de Concordia. Notre but est de parler de choses qui intéressent les étudiants, de défendre les droits de la communauté LGBTQ et de promouvoir la diversité. »

Mission : informer

À l’Université McGill, The McGill Daily, fondé il y a plus de 100 ans, en 1911, défend des causes avec une ligne éditoriale musclée. Il suffit de lire l’« énoncé de principes » pour s’en convaincre : « Le quotidien reconnaît que tous les évènements et toutes les questions sont intrinsèquement politiques, impliquant des relations de pouvoir et de privilège sociaux et économiques. »

De son côté, le journal francophone de McGill, Le Délit, s’inspire davantage des grands quotidiens qui veulent rendre compte d’une information juste et complète.

« On a un rôle très particulier parce qu’on est le seul journal francophone à McGill, souligne Philippe Bédard-Gagnon, 20 ans, rédacteur en chef du Délit. À McGill, il y a des tonnes de journaux étudiants, mais un seul qui est uniquement français, et c’est le nôtre. On s’adresse à tous les étudiants de McGill. »

Le journal s’est donné deux missions. La première : informer. « On est vraiment un média d’information, assure Philippe Bédard-Gagnon. Le but, c’est d’offrir des informations sur des choses qui ne sont pas diffusées ailleurs. Par exemple, l’actualité mcgilloise. La deuxième mission, c’est d’être une plateforme d’expression pour les francophones de McGill. »

En théorie, ajoute-t-il, tout le monde peut écrire au journal Le Délit pour proposer des sujets. Mais dans les faits, les étudiants sont peu nombreux à lever la main pour couvrir des sujets d’actualité. Ils préfèrent écrire des articles d’opinion ou culturels.

« Depuis mon arrivée, une fois un texte publié, nous ne l’avons jamais retiré ou amendé par peur de représailles. Nous avons géré notre page Facebook en éliminant les commentaires menaçants ou dégradants. »

« Pour ma part, j’ai toujours affirmé sous un article “chaud” que si on l’avait publié, c’est que le texte avait droit à sa place dans notre espace et que nos contributeurs et contributrices avaient le droit au respect. »

— Philippe Bédard-Gagnon, rédacteur en chef du Délit

« Mais au-delà de ça, je ne peux rien faire, ajoute-t-il. Je ne peux pas demander aux gens de ne pas être indignés, offensés ou attristés. »

Des gardiens de la diversité

Signe des temps, le Montréal Campus, journal des étudiants de l’UQAM qui assure une couverture variée, a recruté deux « vigies » de l’inclusion et de la diversité cette année. Leur rôle : aider les journalistes à corriger le tir quand certains enjeux ne sont pas dans leur radar.

« En fait, ce sont des conseillers, mais ils n’ont pas de pouvoir. Ils vont beaucoup nous aider dans le choix des mots. Ils ont créé un guide sur les mots et les expressions à utiliser », souligne la directrice de l’information, Léa Carrier, 21 ans, qui est aussi journaliste à La Presse. « Par exemple, une personne handicapée, ça va être une personne vivant avec un handicap. »

L’idée de créer ces postes est née l’automne dernier quand les membres de la rédaction ont réalisé qu’ils étaient tous des Blancs. « L’UQAM, c’est une école qui est super multiculturelle, mais à l’École des médias, c’est très, très blanc, et on trouvait que notre couverture était très axée sur les enjeux qui nous touchent, précise Léa Carrier. On avait des angles morts, et on trouvait que la vigie nous permettait de donner un coup de barre. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.