Vaccination

Tirer dans la chaloupe

L’attaque était inutile et elle s’est retournée contre Justin Trudeau.

Mardi dernier, le premier ministre du Canada a sermonné les provinces. Trop de vaccins traînent dans les congélateurs, a-t-il déploré.

Que le fédéral fasse son travail et envoie plus de vaccins, ont répliqué les provinces. Les différents élus ont continué cette belle conversation pancanadienne sur les réseaux sociaux pour savoir qui méritait le blâme…

Quelle perte de temps. Personne ne gagne à politiser la vaccination. Les gens ne cherchent pas un coupable, ils veulent des résultats. Plus les politiciens se critiquent, plus ils répandent l’impression que l’opération commence mal. Ce qui fera mal paraître tout le monde.

Lors d’une conférence téléphonique jeudi, M. Trudeau et ses homologues des provinces se sont entendus pour baisser le ton.

Tant mieux.

Sur le plan logique, il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives de la campagne de vaccination.

Certes, des médecins déplorent d’inquiétantes incohérences, comme le révèle l’excellent dossier de mes collègues. Mais ce qui s’est passé dans les derniers jours n’est qu’un polaroïd. Le changement de stratégie par rapport à la deuxième dose a créé un blocage temporaire au début de janvier. Et ce délai s’est ajouté à celui, normal, de quelques jours entre la réception des doses, la prise de rendez-vous et leur injection.

Doit-on administrer toutes les doses immédiatement, au risque de dépasser le délai recommandé pour la seconde dose ? Selon la ministre fédérale responsable, Anita Anand, il ne s’agit pas seulement d’une question médicale. Violer le protocole des sociétés pharmaceutiques pourrait aussi avoir des implications pratiques. Cela nuirait aux négociations pour accélérer l’envoi des prochaines doses.

Reste que le Québec a reçu un appui de taille vendredi après-midi. CNN a révélé que le président désigné des États-Unis, Joe Biden, ferait lui aussi administrer toutes les doses sur-le-champ, sans en garder en réserve.

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Il ne faut pas s’étonner de la politisation du dossier. L’avenir de Justin Trudeau en dépend.

Il espère ouvrir une fenêtre électorale pour le début du printemps. Il aurait un prétexte idéal : son budget contiendra des engagements costauds, comme un programme national de garderies, qui seraient inapplicables avec un mandat minoritaire.

Depuis l’automne, les sondages bougent peu. Les libéraux gardent leur avance sur les conservateurs. Si des élections se déroulaient aujourd’hui, Justin Trudeau serait au seuil de la majorité, selon les projections du site Qc125.

Plus il attend, plus l’avenir devient imprévisible, et Erin O’Toole aura le temps d’organiser ses troupes et de se faire connaître. Autre écueil, des Canadiens découvriront à la fin d’avril qu’ils doivent payer de l’impôt sur certaines prestations reçues, et parfois même en rembourser une partie.

Attendre est donc risqué. Mais avant qu’on ne retourne aux urnes, la vaccination doit s’accélérer. C’est nécessaire pour M. Trudeau, à la fois pour gagner la confiance des électeurs et pour freiner l’épidémie et ainsi rendre la campagne sécuritaire. Cela explique – sans la justifier – son impatience envers les provinces.

Et il y a une dernière raison : les provinces sont la principale opposition de M. Trudeau. Un front de premiers ministres conservateurs (Alberta, Saskatchewan, Manitoba et Ontario) lui fait la vie dure depuis des années. Sans oublier François Legault, qui n’est pas un allié.

Lors de son précédent mandat, ces provinces se fédéraient autour du clivant dossier énergétique.

Les provinces se mobilisent maintenant contre lui à cause de la santé. Dans le cas de ce dossier, toutefois, les lignes idéologiques se brouillent.

Bien sûr, au Québec, les vexations du fédéral (normes nationales pour les CHSLD, assurance médicaments pancanadienne, transferts en santé insuffisants) ont une portée identitaire. C’est une question de principe.

Mais ailleurs au pays, les citoyens se préoccupent plus de la qualité des soins que des débats en matière de compétence.

Démographie oblige, les prochaines élections se joueront comme d’habitude en Ontario. Après l’embellie dans les relations entre Doug Ford et Justin Trudeau, les tensions reprennent. Comme ses homologues, plus M. Ford est critiqué par ses électeurs, plus il monte le ton contre le fédéral. C’est aussi à cela que réagissait le premier ministre du Canada.

En critiquant à son tour les provinces, M. Trudeau veut gagner la bataille de la crédibilité. Sauf qu’il n’a jamais eu à gérer un système de santé…

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Le fédéral devra se concentrer sur la livraison des vaccins aux provinces. Cette fois, les rôles s’inversent. C’est le gouvernement Trudeau qui gère les problèmes pratiques.

Un comité d’experts avait été formé l’été dernier pour dresser la liste des vaccins candidats qui devraient être achetés. Le Canada a prudemment réparti le risque en misant sur plusieurs vaccins.

La ministre Anand assure que les doses suffiront pour vacciner tous ceux qui le souhaitent d’ici l’automne.

Le Canada reçoit déjà des vaccins de Pfizer-BioNTech et de Moderna, et pourrait aussi recevoir ceux de Johnson & Johnson et d’AstraZeneca s’ils sont homologués.

Même si sa stratégie ne fonctionne pas mal, il est difficile d’en obtenir un portrait précis, à cause de l’opacité des ententes.

Israël s’est entendu avec Pfizer après le Canada, mais des médias rapportent que le petit pays, qui mène la plus efficace campagne de vaccination au monde, aurait offert deux fois plus d’argent. Mme Anand indique qu’elle pourrait verser une prime pour recevoir les doses plus vite. Autant cela paraît un bon investissement, autant cela ne fait qu’accélérer la concurrence entre les pays, qui nuit une fois de plus aux plus pauvres.

Mais en ce moment, la priorité de M. Trudeau est de soigner les gens, et sa popularité en même temps, pour obtenir un mandat majoritaire. Cela se fera toutefois mieux sans multiplier les accrochages avec les provinces, qui restent, que cela lui plaise ou non, ses meilleurs alliés dans la lutte contre le virus.

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