Chapitre 14

Manon, de Tolkien à Dumas

Comme l’été dernier, 13 de nos journalistes se relaient quotidiennement pendant un mois pour faire progresser une intrigue lancée par Stéphane Laporte. Un exercice ludique inspiré des cadavres exquis des surréalistes. Cette année, notre polar nous ramène en 1976… au moment où tout bascule pour le jeune enquêteur Baptiste Bombardier. Bonne lecture !

Son revolver à la main, Manon Ryan considérait le policier, roulé en petite boule à ses pieds. Crisse de Bombardier. Mais qu’est-ce qu’elles allaient bien pouvoir faire de lui ?

Elle lui sacra un coup de pied magistral dans le bas du dos.

— Réveille, Bombardier !

BB répondit par un hurlement.

Manon prit place dans le fauteuil Voltaire situé juste devant le policier.

Elle déposa son arme sur le guéridon et considéra l’enquêteur en chiquant sa gomme, avec la pose du penseur de Rodin. À 33 ans, Manon Ryan en avait soupé de ces hommes qui se mettaient en travers de son chemin.

Ça avait commencé à 10 ans avec son père. Elle était née à Shawinigan, dans les années 1940. Le bonhomme marchait à la strap pour tenir ses quatre enfants dans le droit chemin, surtout les filles. Manon s’était rapidement révoltée contre ce régime. Elle s’était sauvée de la maison à 17 ans. Pas d’études, pas de mari, elle avait abouti comme serveuse dans un restaurant du boulevard Saint-Laurent.

Et puis, elle avait rencontré une fille. Découvert sa nature profonde. Toutes les deux, elles avaient plongé dans le bouillon effervescent de la contre-culture naissante. Pendant plus de 10 ans, elle avait fait partie des mouvances les plus radicales du Québec, marxistes, indépendantistes.

Elle y croyait. Le capitalisme était certes un ennemi à abattre. L’indépendance du Québec se ferait, ça ne faisait aucun doute. Elle avait vécu le trip radical jusqu’à son apogée, en 1968. Mais pendant toutes ces années, elle se préparait pour la vraie révolution, la seule qui, selon elle, en valait la peine.

Car l’indépendance, le communisme, tout ça, c’était de la petite bière à côté de l’établissement d’un État véritablement féministe. Pendant sa décennie montréalaise, Manon Ryan était devenue une guerrière féministe pure et dure, biberonnée aux écrits de Simone de Beauvoir et de Betty Friedan. Elle avait dévoré les reportages de Gloria Steinem qui s’était fait embaucher comme bunny dans les clubs Playboy, révélant à la face du monde un univers de cul et de discrimination.

Un été, grâce à une rare incursion dans des lectures plus légères, elle avait lu les trois tomes du Seigneur des anneaux. Tolkien avait été une clé, une clé qui avait fait s’emboîter les différentes pièces de son plan dans son cerveau fertile.

Un anneau, pour les gouverner tous.

L’anneau, pour elle, serait un badge de policier. La révolution passait par là. Après ses années chez les radicaux, tout juste après la parution de ce qui était devenu sa bible personnelle, Sexual Politics de Kate Millett, Manon s’était donc fait embaucher par le Service de police de Montréal. En cinq petites années, grâce à sa connaissance intime des milieux que la police cherchait désespérément à matraquer, elle avait grimpé les échelons.

Et pendant ces longues années, elle avait tout enduré. Les quolibets, les mains aux fesses, les jokes de cul, les réunions où personne ne l’écoutait, les 5 à 7 où elle n’était pas invitée, les regards entendus entre collègues. Une fille.

— On sait ben pourquoi ça va marcher pour elle dans la police. Elle a des boules ! avait dit l’agent de sécurité, à l’entrée du QG, en appuyant sur le buzzer pour la faire entrer la première journée.

— Ouais, avait dit son acolyte, ’est équipée pour réussir ! J’y mangerais ben le muffin !

Les deux babouins riaient encore quand elle avait pénétré dans l’ascenseur.

À son arrivée, elle avait fait la rencontre de son voisin de bureau, un blond fadasse adepte des contrepèteries. Il avait débarqué en moins de deux, envahissant sa bulle en posant une fesse sur son bureau.

— Hé, Manon, qu’est-ce que tu dis de celle-là ? Je n’ai pas de rebord à mes épaulettes, récita-t-il d’un air entendu.

— Ouain, pis ? avait-elle rétorqué.

— C’est une contrepèterie ! Si tu changes deux lettres, ça donne autre chose. Je n’ai pas de rebord à mes épaulettes... je n’ai pas de remords à baiser Paulette ! ’Est bonne, hein ?

Pendant toutes ces années, elle n’avait eu qu’un seul but. Devenir la meilleure. Contrairement à ses collègues qui s’empâtaient après quelques années en poste, elle avait conservé un corps d’acier, modelé par la course l’été et le ski de fond l’hiver. Elle avait planché comme une folle sur toutes les infiltrations qu’on lui avait fait faire, livrant chaque fois les résultats escomptés. Pour réussir, il lui avait fallu travailler dix fois plus fort, être dix fois plus en forme, dix fois plus brillante que tous ces gros lards qui l’entouraient.

Et puis, l’an dernier, elle était arrivée aux portes du Mordor.

Le poste de chef du renseignement criminel au nouveau Service de police de la communauté urbaine de Montréal s’était ouvert. Officiellement, ledit poste n’était pas si élevé dans la hiérarchie du service de police. Mais pour Manon, c’était son anneau, le job qui lui ouvrirait les portes du vrai pouvoir.

Car le chef des renseignements criminels avait à sa disposition l’arme suprême des révolutionnaires : les informations. Il savait tout du crime organisé, mais aussi – et surtout – des politiciens en place. Les coucheries, les maîtresses, les parties de cartes qui viraient mal, les coups bas aux adversaires, les manœuvres inavouables.

Manon avait donc posé sa candidature.

Et là, les choses avaient dégénéré. Ses collègues n’avaient pas digéré qu’une femme puisse prétendre à l’atteinte d’un tel sommet. Sous prétexte de fêter, ils l’avaient traînée dans un bar, avaient versé de la drogue dans son verre et l’avaient violée dans l’arrière-boutique. Après quoi, ils l’avaient larguée sur le mont Royal.

— Retire ta candidature pour le poste, ma belle Manon, avait chuchoté l’un d’eux à son oreille, avant de repartir vers la voiture.

Elle ne gardait qu’un souvenir flou de la soirée, des images brouillées, des ahanements, la musique qui jouait à tue-tête. Ses souvenirs ne devenaient clairs que sur le mont Royal, avec Anita et Carmen. Ses sœurs d’armes. Avec celles-là, elle était passée de Tolkien à Dumas. Tout comme Edmond Dantès, elle aurait sa vengeance.

Non, elle n’avait pas retiré sa candidature. Son dossier était tellement bien monté, son entrevue si éclatante, que les patrons n’avaient eu d’autre choix faire que de la nommer. Et depuis, elle savait tout. Trudeau, Bourassa, Drapeau, Lévesque... elle connaissait tous leurs petits secrets.

Avec Carmen et Anita, elle avait monté de toutes pièces l’opération en cours. Les enlèvements, les assassinats. Le manifeste de la cellule Nike. Dès le départ, il fallait que le Stade, image phallique par excellence avec son futur mât, soit au cœur du coup. Même chose pour la Coupe Stanley, autre symbole du machisme ambiant. Bon, Taillibert n’était pas prévu au menu, mais c’était un bonus, se dit-elle en riant intérieurement.

Et voici maintenant qu’un jeune enquêteur se mettait sur son chemin.

Il était jeune, pensa Manon. Il avait l’air bien intentionné. Peut-être réformable, suggéra la partie de son cerveau où survivait tant bien que mal un instinct maternel ténu. Aucun n’est réformable, répliqua instantanément l’autre partie de son esprit, humiliée et blessée à répétition, générant en riposte une série d’images floues qui se déroulaient dans un bar.

Ceci est une œuvre de fiction. Le récit emprunte le nom de personnages réels, mais tous les éléments rapportés dans ce polar sont le fruit de l’imagination débordante de nos chroniqueurs et journalistes.

Replongez

dans l’ambiance des années 1970 en écoutant Faut que j’me pousse d’Offenbach, le choix musical de Katia Gagnon, et découvrez notre liste de lecture de classiques que Baptiste Bombardier aurait sans doute fait jouer à fond la caisse dans sa Pontiac Astre jaune !

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