Chronique

Ça suffit, la guerre sémantique

Québec solidaire est « colonialiste » parce qu’il s’oppose à la construction du troisième lien, a lancé une députée caquiste à l’Assemblée nationale, la semaine dernière.

Oui, oui. Colonialiste, rien de moins.

Le même parti, rappelez-vous, a déjà été accusé par des membres de son turbulent Collectif antiraciste décolonial de faire preuve de « racisme systémique »… pour les avoir rappelés à l’ordre.

De deux choses l’une : ou Québec solidaire cache bien son jeu, ou les mots n’ont plus de sens.

Je penche pour la seconde explication. On vide les mots de leur sens. On les tord pour leur faire dire une chose et son contraire. Et voilà que plus personne ne prend la peine de s’écouter. Tout le monde s’engueule.

Comment s’entendre quand on n’est même pas capable de se mettre d’accord sur ce que signifient les mots que l’on prononce ?

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Ce n’est pas François Legault qui nous aidera à y voir plus clair, même un Petit Robert sous le bras. Le premier ministre a absurdement joué sur les mots, mardi, en concoctant sa propre définition du racisme systémique à partir de ce qu’il a trouvé dans le dictionnaire.

Selon lui, donc, ça veut dire un racisme érigé en système. Un racisme volontaire, planifié, ordonné par les autorités en place – et ça, souligne-t-il, ça n’existe au Québec.

Évidemment que ça n’existe pas.

Pas plus que sa définition très librement adaptée du racisme systémique.

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Ce qui est pratique, quand on se mitonne une définition sur mesure, c’est qu’après, on peut en faire ce qu’on veut. On peut la rejeter d’un revers de main.

Mieux : on peut rejeter sa propre définition… sans se prononcer sur celle des autres.

La coroner Géhane Kamel recommande au gouvernement de reconnaître l’existence du racisme systémique ? François Legault ne répond ni oui ni non, bien au contraire.

« C’est ça, il y a plusieurs définitions, a-t-il expliqué en conférence de presse. Pour moi, “systémique”, c’est “relatif à son ensemble”. Peut-être que pour la coroner, ça veut dire d’autre chose… »

Peut-être bien. Qui sait ? Il faudrait que quelqu’un songe à le lui demander.

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Les mots n’ont plus de sens, je vous dis.

Même la coroner Kamel, qui a pourtant fait de la reconnaissance du racisme systémique la première recommandation de son rapport sur la mort de Joyce Echaquan, ne semble pas vraiment y croire.

« Le courage des mots visant à pacifier nos rapports à l’autre est crucial », écrit-elle dans son rapport. Mais en conférence de presse, elle tempère : « Utilisez le mot que vous voudrez. Si c’est pour nous rapprocher, faisons-le… »

Mais alors, le courage des mots, c’est crucial ou pas ?

Et puis, il y a Paul St-Pierre Plamondon, qui accuse la coroner d’avoir outrepassé son mandat en tirant des « conclusions sociologiques » à la mort de Joyce Echaquan. Le chef du PQ ne reconnaît pas le racisme systémique.

Ne le reconnaît plus, devrais-je préciser.

En 2016, Paul St-Pierre Plamondon jugeait « extrêmement légitime » de débattre de racisme systémique. « On ne devrait pas avoir peur d’en discuter », affirmait-il, pour créer la société « la plus juste possible ».

Cinq ans plus tard, il estime que la coroner aurait dû s’en tenir à des « constats factuels ».

Surtout, ne plus prononcer les mots tabous, ceux qui devaient créer la société la plus juste possible…

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Question-piège : qui a déclaré mardi qu’il y avait « des groupes d’employés et même des dirigeants qui ont des approches discriminatoires » ?

Qui a annoncé, en novembre 2020, un plan de 15 millions pour améliorer la sécurisation culturelle des Autochtones en milieu hospitalier ?

Qui a présenté des excuses officielles aux Premières Nations et aux Inuits, en octobre 2019, pour tous les préjudices qu’ils ont subis – et qu’ils continuent de subir – dans les services publics québécois ?

Eh oui, François Legault.

Vous avez remarqué ? Tout se passe comme si le premier ministre reconnaissait, sans le nommer, l’existence du racisme systémique envers les Autochtones.

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Mais alors, qu’est-ce que ça change, si François Legault refuse de reconnaître officiellement les mots qui fâchent ?

Bonne question. Beaucoup de gens, à commencer par les représentants des Premières Nations, sont convaincus qu’il faut nommer le mal pour mieux le combattre.

« Pour nous, ce n’est pas seulement de la sémantique, a expliqué le grand chef atikamekw Constant Awashish. Je pense que c’est un mot important pour vraiment décrire les choses telles qu’elles sont. »

Pour les Autochtones, le racisme systémique n’est pas un concept sociologique plus ou moins foireux, ni une idéologie militante plus ou moins toxique, ni des mots qu’on peut tordre pour leur donner plus ou moins de sens.

Pour eux, c’est une réalité.

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Et pourtant, ça bloque.

Malgré sa volonté de bâtir les ponts avec les nations autochtones, François Legault s’obstine à ne pas reconnaître le racisme systémique.

Il n’est pas seul à s’obstiner. Depuis plus d’un an, tout le monde reste campé sur ses positions. D’un côté comme de l’autre, tout le monde se braque et se crispe.

Le débat s’est empoisonné. Pour beaucoup, reconnaître le concept équivaut à faire le procès des Québécois – ou, pire, à les traiter de racistes, tous autant qu’ils sont.

Ce n’est pas le cas, bien sûr. Mais pour les élus, ces deux mots sont devenus explosifs. Ils ne feront pas marche arrière.

Il est temps de calmer le jeu.

Tout compte fait, Paul St-Pierre Plamondon a raison : il faut trouver une voie de passage. Le chef du PQ propose de parler de « racisme institutionnel ».

Géhane Kamel a raison, elle aussi : utilisons le mot que nous voulons, si c’est pour nous rapprocher.

Jetons du lest. Respirons par le nez. Parlons plutôt, je ne sais pas, moi, de « discrimination systémique », tiens, un terme reconnu par Québec, puisqu’il figure en toutes lettres, depuis 25 ans, dans la Loi sur l’équité salariale

C’est aussi le terme utilisé dans le rapport Viens.

Un rapport accablant, faut-il le rappeler, bien qu’on n’y trouve nulle part les mots « racisme systémique ». C’est bien la preuve qu’on n’a pas besoin de ces deux mots pour décrire avec précision la dure réalité des Autochtones au Québec.

Trouvons enfin un langage commun pour décrire les injustices réelles documentées dans ce rapport. Ça suffit, les débats stériles sur le sens des mots. Il est temps d’agir, maintenant.

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