Haïti

L’enquête sur l’assassinat du président fait un détour par le Québec

Christian Emmanuel Sanon, l’homme accusé d’avoir recruté le commando qui a tué le président d’Haïti, promouvait sa propre candidature à la présidence à l'aide des noms de nombreux résidants du Québec, a appris La Presse. Cependant, il aurait utilisé l’identité de ces membres de la diaspora haïtienne sans leur autorisation, à leur grande surprise.

Un ex-candidat à une élection provinciale. Une ancienne militante du Parti conservateur du Canada. Des enseignants, des entrepreneurs, des artistes et de nombreux professionnels de la santé. La liste des appuis dont se vantait Christian Emmanuel Sanon dans la diaspora haïtienne au Québec, alors qu’il faisait la promotion de sa candidature pour devenir président d’Haïti, est impressionnante. Elle est aussi fausse, en grande partie ou même en totalité, affirment de nombreuses personnes jointes par La Presse.

Christian Emmanuel Sanon, qui se dit médecin et pasteur, a été arrêté la semaine dernière par la Police nationale d’Haïti en lien avec l’assassinat de Jovenel Moïse. Selon le chef de police, il avait des « objectifs politiques » et aurait recruté les mercenaires colombiens qui ont mené l’attaque.

M. Sanon était peu connu, mais il ne cachait pas son ambition de devenir président d’Haïti depuis des années. Sur un site web maintenant inaccessible, ses photos apparaissaient accompagnées d’explications sur sa candidature.

La Presse a obtenu un document daté de mai dernier qui était accessible sur le site faisant la promotion de la candidature de M. Sanon. Le texte dénonce la récente dérive autoritaire du président Moïse, qui avait « volé la démocratie pour laquelle les Haïtiens ont donné leur vie », selon les auteurs.

Président pour trois ans

Le document propose de nommer Christian Emmanuel Sanon chef d’un gouvernement de transition pour trois ans, afin de rétablir les fonctions de base de l’État et d’organiser un scrutin fiable.

« Il s’est engagé à avoir un gouvernement qui sert le peuple, et non pas un gouvernement où le peuple sert le gouvernement », poursuit le texte.

Un autre document, daté du 7 février et rattaché en annexe au premier, propose qu’à la place du Parlement en crise, M. Sanon soit épaulé par un conseil consultatif qui comprendrait un représentant de la diaspora au Canada.

Suit une liste de noms censés appuyer la déclaration. Le premier signataire est Phénil Gordon Désir, représentant d’un parti politique d’opposition haïtien qui est actuellement recherché par la police nationale pour sa participation à l’assassinat du président.

La majorité des noms qui suivent sont ceux de membres de la diaspora haïtienne au Québec. Certains sont accompagnés d’une signature, mais la plupart n’ont pu signer en raison de la pandémie et ont plutôt donné leur appui par téléphone, précise une note manuscrite sur la feuille.

Surprise et incompréhension

La note précise que plusieurs des confirmations ont été obtenues par Mercedes Durosel.

Mme Durosel est morte à l’hôpital Santa Cabrini, à Montréal, le 6 avril dernier. Elle avait siégé dans une foule d’organismes au Québec. Militante au Parti conservateur dans la circonscription de Bourassa à l’époque de Brian Mulroney, elle s’était liée avec plusieurs politiciens québécois.

Au fil des années, elle avait été nommée au Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme et au Comité aviseur sur les relations interculturelles de Montréal. Elle a présidé l’Association économico-féminine multiethnique.

Son fils Luc-Adim Jeanty, dont le nom figure aussi sur la liste, affirme n’avoir jamais entendu parler de Christian Emmanuel Sanon. Sa mère ne lui a jamais parlé d’appuyer un candidat à la présidence.

« Je lui parlais chaque jour, et elle n’a jamais dit ce nom. Elle m’a dit que des gens à l’ambassade d’Haïti voulaient la faire entrer dans un poste quelconque. Peut-être que des gens essayaient de profiter d’elle et de son bon cœur. En politique, les gens appellent comme ça pour prendre tes contacts dans la communauté », dit-il.

Ralph Anglade, mécanicien du Grand Montréal dont le nom apparaît sur la liste avec son numéro de téléphone, affirme, lui aussi, ne jamais avoir entendu parler d’un quelconque appui à un candidat pour la présidence.

« Si je suis ici, c’est parce que j’ai été victime de la politique là-bas, en Haïti. Je ne donne pas mon appui facilement à un politicien. Je n’aurais jamais accepté d’appuyer ce monsieur que je ne connais pas. »

— Ralph Anglade, résidant du Québec dont le nom apparaît sur la liste

« Mme Mercedes m’a dit qu’elle avait été choisie pour quelque chose, et elle m’a dit : “Peux-tu me donner ton appui, Ralph ?” J’ai dit oui, mais c’était seulement pour elle », ajoute-t-il.

Badiona Bazin, comédien, comptable, animateur de radio et ancien candidat du Parti québécois dans la circonscription de Laurier-Dorion, a été surpris, lui aussi, de découvrir que son nom figurait sur la liste des appuis à M. Sanon.

« Mercedes Durosel était une amie d’enfance. Une femme de théâtre, d’art et de culture. Elle m’a parlé de quelqu’un à Miami qui voulait se présenter. Elle voulait faire partie d’un comité. Je lui ai donné mon appui à elle, pour qu’elle puisse organiser des choses avec ce monsieur. Mais c’était elle que j’appuyais. Pas ce monsieur, que je ne connais pas », relate-t-il.

Quatre autres membres de la diaspora au Québec dont les noms et les numéros de téléphone personnels apparaissent sur la liste affirment ne rien comprendre à cette histoire et n’avoir jamais entendu parler du candidat à la présidence Christian Emmanuel Sanon avant son arrestation. Ils disent tous avoir ignoré jusqu’à lundi que leur nom était utilisé dans un document à l’appui de son mouvement politique.

Ancien collaborateur « armé et dangereux »

La Presse a révélé la semaine dernière que Christian Emmanuel Sanon, qui partageait son temps entre Haïti et la Floride, avait déjà agi comme vice-président d’un organisme québécois d’aide internationale fondé en 2018, à Laval.

L’organisme, baptisé d’abord UNIHA puis FEDICCHA à partir de 2019, n’avait pas réussi à faire décoller ses projets en santé et en éducation en Haïti. Dimanche, la police nationale haïtienne a diffusé un avis de recherche contre l’un de ses anciens dirigeants montréalais, Pierre Joseph Ashkard, sans préciser dans quel pays il se trouverait à l’heure actuelle. Il est recherché pour « assassinat » et « vol à main armée », et les policiers le considèrent comme armé et dangereux.

L’homme, qui donnait autrefois une adresse à Montréal-Nord, a déjà travaillé comme contractuel au consulat d’Haïti à Montréal.

Le consulat a précisé lundi que l’homme n’y travaillait plus depuis le 30 septembre 2017 et qu’il avait obtenu un poste la même année de conseiller à l’ambassade d’Haïti aux Bahamas.

Haïti

Formation d’un Nouveau gouvernement Ce Mardi

Après une pression commune exercée par différents pays, des responsables haïtiens ont annoncé lundi qu’un nouveau gouvernement serait formé ce mardi en Haïti, avec à sa tête le premier ministre Ariel Henry, qui avait été nommé par le président Jovenel Moïse juste avant son assassinat. Dans ce nouveau gouvernement, le premier ministre par intérim, Claude Joseph, reprendra son poste de ministre des Affaires étrangères, a annoncé lundi un responsable proche de l’exécutif. « Il n’y aura pas de président de la République. Ce nouveau gouvernement aura pour mission d’organiser les élections générales le plus vite possible », a ajouté le responsable. Cette annonce semble mettre un terme au bras de fer qui opposait MM. Joseph et Henry pour assumer la direction de l’exécutif haïtien. Washington a salué lundi l’accord de gouvernement trouvé, se félicitant « de voir les acteurs politiques et civils haïtiens travailler à la formation d’un gouvernement d’union qui peut stabiliser le pays et poser les bases d’élections libres et équitables », a déclaré le porte-parole du département d’État, Ned Price.

— Agence France-Presse

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