46e Festival international du film de Toronto

Une ouverture chantée, en formule hybride

Toronto — La rue King n’est pas fermée. Les tramways et les voitures y circulent, comme à l’accoutumée. Ce qui est inhabituel, c’est de voir à la mi-septembre la Ville Reine sans ses airs de grande fête strass et paillettes. Le 46e Festival international du film de Toronto (TIFF) s’est ouvert jeudi. Cela se remarque à peine. L’œil non initié n’y voit que du feu. Hors des salles, c’est business as usual, comme on dit sur Bay Street.

Ni kiosques de commanditaires, ni tapis rouge extérieur, ni badauds amassés devant le Roy Thomson Hall, espérant croquer, sur leur téléphone, le profil d’une ou de plusieurs stars hollywoodiennes. Les vedettes sont pour la plupart aux abonnés absents, COVID-19 oblige. Alors que d’ordinaire, il en pleut, des étoiles, à ce temps-ci de l’année, à Toronto.

Le TIFF présente moins de la moitié du nombre de films de son menu gargantuesque habituel, dans une formule hybride « mi-présentielle, mi-distancielle », comme le veut le nouveau vocabulaire pandémique. L’horaire des conférences de presse, qui se chevauchaient d’ordinaire, est bien mince. Les traditionnels junkets de presse aussi.

Hollywood a offert ses premières mondiales à des festivals concurrents de l’été (Cannes, Venise, voire Telluride).

Toronto, traditionnelle rampe de lancement des « films à Oscars », a été contraint au régime minceur. Un film coup de cœur du public torontois – comme Nomadland de Chloé Zhao l’an dernier – triomphera-t-il néanmoins aux Oscars ?

Les organisateurs ont notamment eu à jongler avec l’ouverture, il y a à peine quelques jours, des frontières canadiennes aux étrangers. Mais l’on comprend qu’ils ont surtout préféré jouer de prudence, plutôt que de faire des promesses qu’ils ne pouvaient tenir, devant la menace de la COVID-19 et de ses imprévisibles variants. Contrairement aux salles de cinéma québécoises, ici, le masque est obligatoire en tout temps, même lorsque l’on est assis.

Retrouvailles

En face du Roy Thomson Hall, de l’autre côté de la rue, au Princess of Wales Theatre, les codirecteurs du TIFF, Cameron Bailey et Joana Vicente, avaient d’ailleurs presque l’air surpris d’être sur place, sur scène, en chair et en os, jeudi soir. « Après l’année que nous avons vécue, je n’arrive pas tout à fait à croire que nous sommes ici », a déclaré Cameron Bailey avant la présentation du film d’ouverture, Dear Evan Hansen. « Un film, a ajouté Joana Vicente, qui nous relie à notre humanité commune. »

L’équipe du film est d’ailleurs venue saluer le public torontois pour cette première mondiale. « Vous êtes le tout premier public à voir ce film dans sa forme définitive », a annoncé le réalisateur Stephen Chbosky, qui avait aussi présenté en 2012 à Toronto son charmant récit initiatique The Perks of Being a Wallflower, tiré de son propre roman.

Son nouveau long métrage est aussi campé dans une école secondaire. Et on y chante du début à la fin. Dear Evan Hansen est en effet l’adaptation d’une comédie musicale à succès de Broadway, qui a remporté six prix Tony. Son scénario est d’ailleurs signé par l’auteur du « musical », Steven Levenson, et met en vedette Ben Platt, qui incarnait aussi l’Evan Hansen du titre sur Broadway, de 2015 à 2017.

« On nous a dit que nous étions les premiers à commencer le tournage d’un long métrage pendant la pandémie. Toute la solitude, l’anxiété, la déprime et la peur que je ressentais à l’époque se sont évaporées quand les acteurs ont enlevé leurs masques pour la caméra, il y a 11 mois. »

— Stephen Chbosky

Je le dirai sans détour : la comédie musicale n’est pas un genre que j’affectionne beaucoup, sauf rares exceptions. Et Dear Evan Hansen, contrairement à Moulin Rouge (l’une de ces exceptions), est particulièrement conventionnel dans son récit, son traitement et sa mise en scène.

L’intrigue est prévisible, le mélo assez larmoyant, l’ensemble très lisse (chorégraphies jazz hands à l’appui) et s’étire inutilement (à presque 2 h 15 min). Et Ben Platt, s’il est attachant, n’est malheureusement pas très crédible dans le rôle d’un adolescent mal dans sa peau, aux prises avec des problèmes de santé mentale, qui s’invente une vie pour mieux être accepté par son entourage. Et pas seulement parce que l’acteur a dans les faits 10 ans de plus que son personnage…

En revanche, Dear Evan Hansen, lorsqu’il n’abuse pas du pathos, des trémolos et des duos improbables, sait parfois trouver la note juste et faire vibrer la corde sensible de l’émotion sincère. On comprend facilement pourquoi le Festival a décidé d’en faire son film d’ouverture : il risque de plaire à un large public. Celui qui, contrairement à moi (oui, je sais, un snob sans cœur), raffole de dialogues chantés. Ce qui présente l’avantage non négligeable de noyer dans une musique générique la mièvrerie et les bons sentiments.

Questions morales

Aussi présenté hier en première mondiale, Huda’s Salon du Palestinien Hany Abu-Assad – l’un des films suggérés par le directeur artistique du TIFF, Cameron Bailey –, est un thriller psychologique tendu et efficace, campé à Bethléem, sur les méfaits de l’occupation israélienne. Un récit inspiré d’une histoire vraie, sur des femmes qui sont contraintes à la collaboration avec les services secrets israéliens, de la plus sordide des manières. « C’est facile d’occuper une société qui se réprime déjà elle-même », dit le personnage de Huda, coiffeuse qui mène une double vie, au membre de la résistance qui l’interroge. Le cinéaste d’Omar et de Paradise Now, le premier à représenter la Palestine aux Oscars (deux fois), livre une autre œuvre aux zones d’ombre multiples, où le bien et le mal se côtoient, posant des questions morales fort intéressantes.

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