Paris

Notre-Dame panse ses blessures

Cette partie supérieure de la flèche, appelée le panier, était restée enchevêtrée dans les décombres. Une fois les voûtes consolidées, elle pourra enfin être dégagée. L’ouvrage de Viollet-le-Duc sera ensuite reconstruit à l’identique, culminant à 93 mètres. Deux ans après l’incendie, la cathédrale est presque entièrement sécurisée. La véritable renaissance va désormais commencer. Avec un objectif : 2024, l’année des J.O. et du retour au culte.

Dieu, qu’elles devaient être belles ! Au commencement, les cathédrales gothiques étaient des joyaux multicolores. Leurs dentelles de pierres bariolées et leurs éblouissants vitraux contaient les saintes écritures, noyant la pupille des fidèles dans une symphonie de rouge, de bleu et de jaune d’or, tandis que la bonne parole se diffusait depuis le haut de la chaire. Ainsi, les artisans du Moyen Âge avaient-ils inventé les premiers spectacles sons et lumières, avec pour seuls effets spéciaux les rayons du soleil qui insufflaient la vie aux figures peintes.

Lorsque l’architecte Eugène Viollet-le-Duc s’attelle à la restauration de Notre-Dame de Paris, en 1843, il s’inscrit dans cette tradition, embellissant de-ci, de-là l’édifice de divins décors. Puis les goûts changent. Dans les années 1960, l’heure est au brutalisme, à l’esthétique des matériaux bruts. Les peintures sont décapées dans 12 des 24 chapelles de la cathédrale, au prétexte de retrouver la pureté de l’architecture ; les autres sombrent sous la poussière du temps. Il aura fallu attendre l’incendie du 15 avril 2019 pour que naisse l’opportunité de restaurer les vestiges d’une splendeur révolue.

« Aucune des chapelles n’a été touchée par les flammes, mais elles étaient couvertes de crasse et de particules de plomb déposées par les fumées de l’incendie, précise Jonathan Truillet, conservateur en chef du patrimoine. Nous en avons choisi deux dans le déambulatoire, très différentes – l’une est peinte, l’autre non –, afin de tester l’efficacité des protocoles de nettoyage mis au point par le LRMH [laboratoire de recherche des monuments historiques] qui seront étendus à l’ensemble de Notre-Dame. »

Le retour de la chapelle Saint-Ferdinand

Confinées façon bébés-bulles derrière un sas transparent, elles témoignent d’une première victoire remportée contre la pollution. Après six mois de travaux minutieux (passage de compresses humidifiées, pose de couches de latex qui emprisonnent la saleté mais pas les pigments et usage du laser pour éclaircir les joints entre les blocs de pierre), la chapelle Saint-Ferdinand a retrouvé l’éclat de son décor d’origine. Le résultat est saisissant. Les noirs usés, l’ocre et les rouges sang ont repris vie. Un cortège d’aigles et de saints donne l’impression qu’il vient tout juste d’être peint. Au plafond, un bleu cobalt ardent, parsemé d’étoiles dorées, resplendit à nouveau.

« Nous avons comblé quelques lacunes mais n’avons rien inventé, dit la restauratrice Marie Parant. Les peintures murales étaient en très bon état de conservation. Le jeu subtil des motifs et les couleurs vives que nous voyons aujourd’hui sont ceux imaginés par Viollet-le-Duc. Sculptures et vitraux ont également fait l’objet d’un nettoyage. Cela permet d’avoir une visibilité complète et d’en apprécier la cohérence avec l’architecture de la cathédrale. »

Dans la chapelle Notre-Dame de Guadalupe, le deuxième terrain d’expérimentation, aucun décor. Seuls les parements de pierre nue ont recouvré la lumière de leur blondeur. « Mais nous avons découvert des traces de polychromie anciennes », révèle Marie Parant, en pointant de délicates fleurs de lys dorées, à peine visibles, sur la nervure d’une voûte. Pour l’heure, leur datation est un mystère. « Elles sont sans doute antérieures à la restauration de Viollet-le-Duc. Une étude approfondie est en cours. »

Une dame de fer

Changement d’ambiance dans le reste de Notre-Dame où, jusqu’à 30 mètres de hauteur, les artisans d’Europe Echafaudage érigent partout un spectaculaire Meccano de 1000 tonnes d’acier.

Tapissée ainsi, la cathédrale de pierre a l’allure d’une dame de fer. « Avec le démantèlement de la structure incendiée, on a passé le plus périlleux, souffle Didier Cuiset, directeur d’Europe Échafaudage. Désormais, on est dans l’ouvrage traditionnel. Les éléments que nous mettons en place dans les transepts nord et sud, le chœur et la nef permettent d’accéder aux voûtes afin de procéder à leur consolidation, puis à leur restauration. Tout a été calculé au kilogramme près : la bonne répartition des forces ne laisse aucune place au hasard, car le sol doit tenir. Avec l’expérience, on connaît les endroits qu’il faut renforcer tout de suite. »

Une partie du dallage de Notre-Dame a souffert des infiltrations de l’eau déversée par les pompiers. Quant au sous-sol, il est troué comme un gruyère : il y a des conduits de chauffage de 50 centimètres de diamètre datés du XIXsiècle, le caveau des évêques, des galeries, la crypte... Des creux qu’il a fallu étayer pour écarter toute menace d’affaissement.

« On a parfois travaillé en rampant. Lors de nos explorations, on a retrouvé un petit ascenseur de service que tout le monde avait oublié au fil du temps. »

— Didier Cuiset, directeur d’Europe Échafaudage

Pour permettre à ses équipes d’œuvrer en sécurité, des travaux de maçonnerie ont dû être réalisés au préalable sur les voûtes vieilles de 800 ans. « Débarrassé des gravats, chaque extrados a été analysé », explique Philippe Villeneuve, architecte en chef des monuments historiques chargé de piloter le chantier de Notre-Dame. « Assistés de cordistes, les tailleurs de pierre ont préconsolidé les zones fragilisées à l’aide d’une sorte de cataplasme élaboré avec du plâtre et de la filasse. La même opération s’est déroulée sur les bords endommagés, afin d’éviter les chutes de pierres. »

On prend la mesure du danger en levant la tête. La croisée du transept, là où se situait la souche de la flèche, ressemble à une gigantesque coquille d’œuf brisée. Ses voûtes d’à peine 15 centimètres d’épaisseur ont subi le feu, l’eau, le poids des décombres, la canicule. Avec les grands froids de cet hiver et le dégel, elles montraient des signes de faiblesse, se fissurant par endroits et laissant s’échapper quelques blocs venus s’écraser dans la nef.

La phase de sécurisation – dont le coût s’élève à 165 millions d’euros, financés par les dons – va s’achever d’ici à la fin de l’été avec la pose de 72 cintres en épicéa pesant chacun 1,5 tonne. Objectif : épauler les voûtes balafrées et soulager l’édifice. Conçues par les artisans de l’entreprise Le Bras frères, à Jarny (Meurthe-et-Moselle), ces attelles géantes allient la technologie moderne et le savoir-faire séculaire des charpentiers. « Chaque cintre a été dessiné sur mesure par notre bureau d’études et fabriqué dans notre atelier, détaille Julien Le Bras, PDG du groupe et spécialiste des défis techniques. Levés par la grande grue, ils entrent dans la cathédrale à 27 mètres de hauteur par un des oculus [fenêtres rondes] des baies hautes, dont les vitraux ont été déposés. »

Réceptionnés sur un plancher construit exprès pour la manœuvre en haut de l’échafaudage, ils sont ensuite assemblés sur place. « Nous avons mis au point un système de vérins hydrauliques, poursuit Julien Le Bras, afin qu’ils se dressent le plus délicatement possible pour venir s’accrocher dans une clé de voûte métallique également conçue sur mesure. Ce coffrage épouse ainsi les courbes des voûtes de pierre au millimètre près. » Une prouesse inédite par son ampleur et sa complexité. « Un travail de haute couture avec une précision d’horloger », salue Philippe Villeneuve. L’ingéniosité, c’est aussi ce parapluie mobile géant, composé de bâches en PVC et de poutres en aluminium, qui sera bientôt tendu sur la béance. La cathédrale sera, alors, enfin mise hors d’eau.

La forêt mise à contribution

Pendant ce temps, dans de nombreuses forêts de France, les haches et les tronçonneuses résonnent. Pas lourds des équipes en chaussures de sécurité, un dernier craquement sourd : il faut moins de deux minutes pour abattre un chêne centenaire. Comme elle l’avait promis dès le lendemain du drame, la filière bois a fourni gratuitement les 1000 arbres nécessaires à la reconstruction à l’identique de la flèche de Viollet-le-Duc, des charpentes du transept et des travées adjacentes. Issus de toutes les régions, ils ont été minutieusement sélectionnés dans les forêts domaniales et privées afin de répondre au casting idéal : 8 à 14 mètres de hauteur, 50 à 90 centimètres de diamètre.

Rémi Fromont, architecte en chef des monuments historiques, qui a participé aux repérages, définit le critère principal : « Un chêne parfaitement droit, sans aucune torsion interne. » Seuls des spécimens de 80 à 230 ans peuvent se targuer de telles mensurations. « Nous n’avons pas eu de difficulté à les trouver, cela fait près de trois siècles que la France gère des futaies destinées à la construction. »

Le prélèvement de ces trésors a tout de même provoqué des réactions en chaîne – et presque en chêne – sur les réseaux sociaux.

Dans une pétition adressée à Barbara Pompili, ministre de l’Écologie, 42 000 signataires estiment qu’« un arbre centenaire fait partie de notre patrimoine et représente un écosystème à lui tout seul », et qu’« il serait cohérent, au XXIe siècle, de choisir des techniques d’ingénierie plus responsables et moins dégradantes pour notre environnement ».

Afin de balayer les inquiétudes, l’ONF (Office national des forêts) répond que « ces 1000 chênes représentent 0,1 % de la récolte annuelle destinée à la construction ou à l’ameublement ». Ces « top models » des forêts ont été abattus fin mars, avant la montée de sève, et débités en poutres. Celles-ci devront sécher 12 à 18 mois, jusqu’à atteindre un taux d’humidité de 30 % qui, garantissant leur durabilité, évitera toute déformation des charpentes.

La flèche de Notre-Dame de Paris s’apprête à renaître de ses cendres. Le prochain défi des compagnons sera de tenter de la reproduire telle qu’elle avait été sculptée en 1859, en gardant toujours à l’esprit les mots professés par son créateur, Eugène Viollet-le-Duc : « L’artiste doit s’effacer entièrement, oublier ses goûts et ses instincts pour étudier son sujet, pour retrouver et suivre la pensée qui a présidé à l’exécution de l’œuvre qu’il veut restaurer. Car il ne s’agit pas de faire de l’art, mais seulement de se soumettre à l’art d’une époque qui n’est plus... »

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