Que veut Poutine ?

Une série de pourparlers tenus cette semaine à Genève et à Bruxelles entre la Russie, les États-Unis et l’OTAN ont débouché sur une impasse doublée d’une escalade verbale. Devant ce blocage, le risque de conflit armé est réel. Mais à cette étape de la crise, rien n’est joué. Vladimir Poutine est-il prêt à aller en guerre ?

Un dossier d'Agnès Gruda

Une épée de Damoclès au-dessus de l'Ukraine

Ces jours-ci, à Kiev, des inspecteurs font la tournée des centaines de bunkers hérités de la guerre froide, au cas où ils seraient appelés à servir si jamais la Russie devait lancer une offensive militaire contre l’Ukraine.

Dans un reportage diffusé mercredi par le réseau CBC, la journaliste Briar Stewart visite un de ces abris, construit en 1986 et destiné à héberger 350 travailleurs essentiels en cas d’invasion russe, situé sous un immeuble administratif de la capitale ukrainienne.

Mais cette opération de dépoussiérage d’anciens abris ne signifie pas que les Ukrainiens sont en panique.

Depuis que la Russie a rassemblé 100 000 soldats à la frontière de leur pays, fin 2021, les Ukrainiens vivent dans l’appréhension d’une offensive, mais la considèrent comme peu probable, observe Dominique Arel, titulaire de la Chaire en études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa.

C’est une chose de vérifier l’état des abris contre d’hypothétiques bombes, et une autre de décréter une mobilisation générale. Ce pas-là, signale Dominique Arel, n’a pas été franchi.

« La grande force de Vladimir Poutine, c’est de jouer de l’incertitude. »

— Dominique Arel, titulaire de la Chaire en études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa

Et dans cette crise qui s’accentue depuis la fin de 2021, le président russe joue cette partition avec brio. Au point de déconcerter les experts de la politique russe, qui hésitent à décrypter ses intentions.

Bluff ?

« Vladimir Poutine ne bluffe pas », affirme Tatiana Stanoyava, chercheuse à l’institut Carnegie à Moscou. En même temps, elle ajoute que « personne ne sait ce que Poutine veut vraiment » et que « peut-être ne le sait-il pas encore lui-même ».

« À mon avis, il a plusieurs options devant lui et n’a pas encore décidé ce qu’il fera exactement. »

Tout dépend du dénouement des négociations actuelles. Mais aussi des influences qui s’exercent sur lui, particulièrement de la part de faucons du Kremlin.

À leur tête : Nikolaï Patrouchev, le redoutable secrétaire du Conseil de sécurité russe qui a publié fin mai une « stratégie sécuritaire » prévoyant le recours à la force en cas d’actions « inamicales » à l’endroit de la Russie. Plusieurs y ont vu carrément un plan de déploiement militaire.

« Nous ne comprenons toujours pas ce que la Russie veut vraiment », reconnaît Oleg Ignatov, analyste principal à l’International Crisis Group à Moscou.

Les demandes présentées par la Russie à l’OTAN sont totalement irréalistes, selon lui.

La Russie exige notamment que l’OTAN s’engage à ne jamais admettre l’Ukraine et un autre ex-pays soviétique, la Géorgie, dans ses rangs. À cesser toute expansion vers l’est. Et à suspendre toute aide militaire à l’Ukraine.

« Ils savent que l’Occident ne pourra jamais accepter ces demandes. La grande question est de savoir ce que la Russie fera quand elles seront rejetées. »

— Oleg Ignatov, analyste principal à l’International Crisis Group à Moscou

Rassembler 100 000 soldats à la frontière avec l’Ukraine est un « jeu provocateur et dangereux », souligne-t-il.

Pourtant, Oleg Ignatov reste sceptique face à l’éventualité d’une offensive militaire contre l’Ukraine. « Ce serait une guerre insensée, je pense plutôt que la Russie espère atteindre ses objectifs par la diplomatie. »

Une diplomatie menée avec une lourde épée de Damoclès en guise d’argument.

« Actuellement, la Russie utilise l’Ukraine comme levier dans ses négociations avec les États-Unis », dit Oleg Ignatov. Un des scénarios probables pour un avenir immédiat, c’est que ces discussions vont s’éterniser.

« Pour Poutine, c’est important de dialoguer avec l’Occident, et les États-Unis comprennent que le meilleur moyen de prévenir un conflit armé, c’est de se parler. »

Autrement dit, l’épée de Damoclès n’est peut-être pas sur le point de s’abattre.

La guerre de mots se poursuit

Washington accuse Moscou de préparer une opération de sabotage pour justifier une invasion

Les États-Unis ont accusé vendredi la Russie d’avoir « prépositionné » des agents en Ukraine pour mener une opération qui puisse servir de « prétexte pour une invasion » par les forces de Moscou.

« La Russie jette les bases pour avoir la possibilité de créer de toutes pièces un prétexte pour une invasion, y compris au moyen d’actes de sabotage et des opérations d’information, en accusant l’Ukraine de préparer une attaque imminente contre les forces russes dans l’est de l’Ukraine », a déclaré la porte-parole de la Maison-Blanche Jen Psaki, détaillant devant la presse les renseignements dont dit disposer Washington.

« L’armée russe prévoit de commencer ces activités plusieurs semaines avant une invasion militaire, qui pourrait commencer entre la mi-janvier et la mi-février », a-t-elle mis en garde, estimant qu’une telle attaque pourrait s’accompagner de « violations généralisées des droits de la personne et de crimes de guerre » en cas d’échec de la diplomatie.

Le porte-parole du Pentagone John Kirby a précisé que ces renseignements étaient « très crédibles ».

Mais le Kremlin a rejeté aussitôt des accusations « gratuites » et « étayées par aucune preuve ».

Ces accusations détaillées interviennent après qu’une série de rencontres de haut niveau entre Occidentaux et Russes cette semaine n’ont pas permis de désamorcer le risque d’un nouveau conflit en Ukraine.

« Opérations sous fausse bannière »

Le conseiller du président Joe Biden pour la sécurité nationale, Jake Sullivan, l’avait encore dit jeudi devant la presse, promettant des détails quant aux conclusions du renseignement américain – tout en précisant que ce dernier pensait que le Kremlin n’avait pas encore pris une décision définitive quant à une éventuelle attaque.

« Nous avons vu cette stratégie à l’œuvre en 2014 », lorsque la Russie a annexé la Crimée ukrainienne, « ils préparent cette stratégie à nouveau », a prévenu M. Sullivan.

Selon Jen Psaki, qui a fourni vendredi ces précisions, les plus détaillées à ce jour, Washington « dispose d’informations indiquant que la Russie a déjà prépositionné un groupe d’agents pour mener des opérations sous fausse bannière dans l’est de l’Ukraine ».

« Ces agents sont entraînés à la guérilla urbaine et à l’utilisation d’explosifs pour mener des actes de sabotage contre les forces alliées de la Russie, [en se faisant passer pour des Ukrainiens]. »

— Jen Psaki, porte-parole de la Maison-Blanche

Le porte-parole du Pentagone, de son côté, a expliqué que ces agents pouvaient venir « des services de renseignement, des services de sécurité et même de l’armée » russes.

Leurs forces sont souvent « hybrides » au point que « les frontières ne sont pas nécessairement très claires, à qui ils répondent spécifiquement lors de ces opérations plus clandestines », a fait valoir John Kirby.

Dans les médias et les réseaux sociaux

« Nos informations indiquent aussi que des leaders d’opinion russes ont déjà commencé à créer des provocations ukrainiennes dans les médias publics et les réseaux sociaux pour justifier une intervention russe et semer la division en Ukraine », a poursuivi pour sa part Jen Psaki. À titre d’exemple, elle a évoqué une augmentation des éléments de langage sur une prétendue « dégradation de la situation des droits de la personne en Ukraine » et sur un « militantisme accru des dirigeants ukrainiens ».

« Ces éléments de langage attribuent aussi à l’Occident la responsabilité de l’escalade des tensions » et « font la promotion du patriotisme russe pour encourager un soutien national pour une action militaire », a-t-elle dit.

D’après le renseignement américain, les messages en russe concernant ces éléments sur les réseaux sociaux sont passés à environ 3500 publications par jour en décembre, soit « une hausse de 200 % par rapport à la moyenne quotidienne de novembre ».

Si la Russie choisit l’escalade, les États-Unis pourraient saisir le Conseil de sécurité de l’ONU, ont indiqué en outre vendredi plusieurs responsables américains, en soulignant continuer à privilégier un règlement diplomatique de ce dossier.

Jen Psaki a par ailleurs affirmé que les États-Unis étaient « préoccupés par la cyberattaque » d’ampleur qui a visé vendredi l’Ukraine. « Nous n’avons pas déterminé le responsable à ce stade », a-t-elle toutefois ajouté. Kiev a pour sa part affirmé avoir des « indices préliminaires » pointant vers une possible implication de services secrets russes.

Cinq questions sur la crise

Comment en sommes-nous arrivés là ?

L’origine de la crise actuelle se trouve dans le conflit qui a éclaté en 2014 dans l’est de l’Ukraine, dans la région du Donbass, entre des séparatistes russophones appuyés par Moscou et le gouvernement de Kiev. Des accords de paix signés en 2015 à Minsk n’ont pas vraiment mis un terme au conflit, qui s’est poursuivi malgré un cessez-le-feu conclu en 2019.

Les accords de Minsk prévoyaient que le gouvernement ukrainien accorderait une autonomie aux régions séparatistes. Ce qui n’a jamais été mis en œuvre.

« L’Ukraine a accepté les accords de Minsk sous la contrainte, après une intervention directe de l’armée russe. Mais politiquement, ce sont des conditions inacceptables », explique Dominique Arel.

Quand le président Volodymyr Zelensky a voulu relancer des négociations à ce sujet, il s’est heurté à un mur dans l’opinion publique. Aux yeux des Ukrainiens, « c’était perçu comme une trahison », selon Dominique Arel.

« Les accords de Minsk étaient défavorables à l’Ukraine, mais à l’époque, on voulait à tout prix arrêter la guerre », renchérit Oleg Ignatov. Par exemple, ces accords occultent le rôle joué par la Russie dans cette guerre, et que Moscou nie, contre toute évidence.

Les négociations sur le statut du Donbass ont finalement échoué et c’est ce qui explique la récente montée de tension.

Le facteur OTAN

Bien que provoquée par l’imbroglio du Donbass, la crise actuelle dépasse de loin les enjeux liés à ce conflit. Elle ne concerne plus tellement l’Ukraine comme telle, mais bien les relations entre Moscou, l’OTAN et l’Occident en général.

Ici, il faut remonter jusqu’en 2008, alors que lors d’un sommet de l’OTAN à Bucarest, la France et l’Allemagne se sont opposées à l’adhésion immédiate de l’Ukraine et de la Géorgie. L’OTAN a alors assuré que cet élargissement aurait lieu un jour, sans prévoir d’échéancier précis.

Quatorze ans plus tard, l’adhésion de ces deux anciennes républiques soviétiques demeure très incertaine.

« L’adhésion à l’OTAN requiert un consensus et il n’y a pas de consensus sur l’Ukraine », dit l'analyste Oleg Ignatov.

Le conflit dans le Donbass accentue ces réticences.

« Certains pays européens craignent que si l’OTAN accepte l’Ukraine, il y ait une guerre avec la Russie ; et ils seraient alors obligés de participer au conflit, d’envoyer leurs propres soldats. »

— Oleg Ignatov, analyste principal à l’International Crisis Group à Moscou

En revanche, les pays de l’OTAN soutiennent déjà l’Ukraine sur le plan militaire. Quatre pays, dont le Canada, entraînent l’armée ukrainienne loin, très loin du front du Donbass, signale Dominique Arel.

Résultat : l’armée ukrainienne se modernise, devient de plus en plus sophistiquée. Et potentiellement plus difficile à combattre.

Des problèmes à la maison ?

Vladimir Poutine s’est-il mis sur le mode guerrier pour rehausser sa popularité dans sa population épuisée par la crise de la COVID-19 et les difficultés économiques ?

Sur ce point, les avis des experts divergent. Pour Tatiana Stayonova, le président russe ne doute pas de pouvoir compter sur l’appui de la vaste majorité de ses concitoyens. « Il se sent invincible et il est convaincu qu’il agit pour protéger la Russie », résume-t-elle.

Pour Oleg Ignatov, ce n’est pas aussi clair. Car Vladimir Poutine vise la présidentielle de 2024. Or, il n’a pas grand succès sur lequel fonder sa campagne. Lors de l’élection précédente, il pouvait brandir le succès de l’annexion de la Crimée et l’intervention russe en Syrie – opérations perçues comme des réussites attribuables à Vladimir Poutine.

« Cette fois, il n’a que la COVID et c’est une catastrophe. »

L’analyste croit donc que Vladimir Poutine pourrait gagner des points lors un conflit militaire pour rehausser son image de « leader fort ».

Et qu’en pensent les Russes ?

Selon un sondage de l’institut russe Levada, 39 % des Russes estiment que la guerre contre l’Ukraine est inévitable ou probable.

Cela ne signifie pas qu’ils embarqueront dans un éventuel conflit armé avec enthousiasme. « La société russe est très fatiguée de la rhétorique agressive actuelle, elle souhaite que le gouvernement s’occupe de problèmes internes », dit Tatiana Stayonova.

Mais dans ce pays où le Kremlin contrôle les principaux médias, la majorité des Russes sont convaincus qu’une éventuelle guerre serait défensive, que leur armée répondrait, le cas échéant, à des agressions de « fascistes ukrainiens », selon le scénario brandi par le pouvoir.

Le facteur irrationnel

Au-delà de considérations géopolitiques, l’Ukraine représente une importance émotive pour la Russie, qui s’estime intrinsèquement liée à cette ancienne république soviétique.

Pour le Kremlin, « l’Ukraine est unie organiquement avec la Russie, et le projet nationaliste ukrainien est le résultat d’un complot occidental », dit Dominique Arel.

Au-delà de l’OTAN, et des considérations géopolitiques, « il y a ce refus de laisser l’Ukraine s’échapper de l’espace identitaire et du contrôle russes ».

La question demeure : jusqu’où Poutine est-il prêt à aller pour garder l’Ukraine dans son giron ?

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