Société

Sur les chapeaux de roues

Bon sang, se dit-on, à quoi carbure-t-elle ? Horticultrice, paysagiste, massothérapeute, cuisinière, fleuriste, humoriste, comptable, auteure de livres d’horticulture et maintenant romancière, Marthe Laverdière est une jeune grand-mère qui mène plusieurs vies de front. Elle suit la vague, dit-elle, allumée par un feu que rien ne semble pouvoir éteindre.

« J’ai 57 ans. À l’âge où je suis rendue, je n’ai plus peur du ridicule ou de l’échec. Je le fais et si ça marche, ça marche. Je pense que, dans la vie, il ne faut pas se restreindre. Les gens le font et, pourtant, ils ont mille et un talents. On a le choix de les exploiter ou de ne pas les exploiter. Qu’on le fasse ou pas n’est pas lié à un manque de temps, mais à une peur de ne pas réussir. Mais doit-on vraiment tout réussir ? Moi, je me dis : pourquoi on n’essaierait pas ! »

« Pourquoi pas… » C’est la pensée qu’elle a eue en mettant ses outils de jardinière de côté pour se mettre au clavier et écrire Eva, son baptême de romancière et le premier récit d’une trilogie qu’elle a choisi de camper dans sa terre natale, il y a un siècle, à une époque aussi dure que l’étaient alors les conditions de vie des habitants d’Armagh, village du comté de Bellechasse.

Ce récit, dit-elle, lui a été inspiré par les confidences récoltées sur sa table de massage ou dans ses serres. Il raconte la vie d’une jeune femme opprimée, résiliente et révoltée, qui devient la voix de bien d’autres dans un contexte où la parole est bâillonnée par l’ignorance, la pauvreté et la dictature morale d’un prêtre fou. « J’ai entendu beaucoup d’histoires de femmes qui ont été abusées et qui n’en ont jamais parlé. J’ai voulu dénoncer les non-dits et mettre en valeur la force des femmes, confie Marthe. Eva, je l’ai montrée blessée, mais forte. »

Apprendre sur le tas

L’auteure d’Eva s’est mise à écrire dans un moment « dull », raconte-t-elle, au rythme d’un chapitre par jour. Au bout de trois semaines, le squelette de sa trilogie était couché sur papier. « Je me suis dit : je pense que je viens d’écrire un roman ! » N’y connaissant rien en littérature historique, elle a envoyé le manuscrit à la maison qui édite ses livres de jardinage en disant : « Les filles, soyez franches. Si c’est de la marde, vous tirerez ça au bout de vos bras. On aura eu du fun pareil ! »

On connaît leur réponse. Guidée par « les filles », elle s’est attelée à donner plus de chair à ce squelette en étoffant les personnages, les descriptions de paysages et les dialogues. Pour l’écrire en joual, l’auteure s’est raconté son histoire à haute voix pour la coucher ensuite sur papier.

Marthe Laverdière est avant tout conteuse.

Sans limites

« Je n’ai jamais rien prémédité. J’ai toujours suivi la vie. » Malheureuse pendant quatre ans comme comptable, elle a acheté une serre sur un coup de tête, enceinte de huit mois du deuxième de ses trois enfants. Quand son mari lui a fait remarquer qu’elle n’y connaissait rien en horticulture, sa réponse a été prompte : « Je vais l’apprendre ! » Ce qu’elle n’a jamais regretté, d’ailleurs.

Quand elle a été approchée pour écrire sur le jardinage, elle s’est aussi lancée tête première. Même chose quand, en 2016, elle est montée sur scène pour un premier spectacle d’humour, sans texte, en racontant des anecdotes comme elle le fait tous les jours. Les gens lui font souvent remarquer que ses intérêts sont diversifiés. Mais elle y voit un point commun : l’humanité qu’elle aime dans ses parfaites imperfections.

« On est dans une société où tout le monde devrait être pareil : riches, beaux, jeunes, minces. Mais regarde, c’est impossible ! La pire chose, c’est de ne pas être franc envers soi-même. Quand tu réalises ce que tu es et que tu l’acceptes, il n’y a plus de limites à ce que tu peux faire, assure-t-elle. On n’est pas obligé d’être aimé de tous. Ceux qui t’aiment, t’aiment. Les autres ne sont pas obligés. »

De fougue et de sagesse

Son métier d’horticultrice lui a montré le respect des choses et des gens. La patience, aussi. La nature ne peut être poussée, dit-elle. Elle a ses propres façons de faire. Ce n’est pas toujours parfait, mais tout le monde y a sa place. « Si une pomme est piquée des vers aux deux tiers, elle est tout de même bonne, illustre-t-elle. Je prends ce qui est bon, je laisse le reste aux chenilles. Et la vie est belle. »

« Mon père disait : “On est pauvres, mais on est heureux ensemble.” Ça m’est toujours resté. »

— Marthe Laverdière

Comme ces paroles qu’il lui a dites, petite, alors qu’elle se retenait de verser des larmes : « Pleurer, c’est la seule eau qui lave le cœur et dans ta vie, il va falloir que ton cœur se fasse laver souvent. »

La vie lui a donné plusieurs occasions de « se laver le cœur », ce dont elle parle librement dans ses livres d’horticulture ou ailleurs : le décès de sa mère lorsqu’elle avait 2 ans, un cancer de la thyroïde à 39 ans, sa dépression… « Mes premiers cheveux blancs, quand je les ai vus arriver, je me suis dit : “Yes ! Je vais blanchir !” » Ce privilège est accordé à ceux qui ont la chance d’être en vie. Marthe avait eu peur de ne jamais vieillir.

« C’est bien de vieillir, de perdre de sa beauté. Parce que ça fait évoluer. À la fin de nos jours, qu’est-ce qui va rester ? Une belle personne physique ou une personne que les gens auront été contents de connaître ? » On est tous beaux, juge-t-elle. Des fois, il y a juste quelques couches à enlever… Et c’est ce qu’elle s’emploie à faire pour révéler des parcelles d’humanité.

« J’ai tellement de choses à montrer, tellement à dire, tellement de rires à partager ! » Tant à faire encore… Dont ce projet qui lui tient à cœur : « J’aimerais montrer ce que j’ai appris aux plus petits. Ce que je sais, je l’ai appris d’autres gens, et ça ne doit pas se perdre. C’est important, cette transmission de connaissances. Tout le monde a quelque chose à livrer avant de partir. »

Les redevances des livres et des spectacles de Marthe Laverdière sont reversées à la fondation qu’elle a créée pour les enfants différents comme Jeanne, sa petite-fille atteinte du syndrome de Rett.

Eva, Les collines de Bellechasse

Marthe Laverdière

Les Éditions de l’Homme 185 pagesNombre d’étoiles

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