Et si l’Amérique n’avait jamais envahi l’Afghanistan !

Le monde entier s’est indigné devant les images de femmes, d’hommes et d’enfants afghans s’agrippant aux roues d’un avion. Ils étaient apeurés de revivre sous le joug des talibans. Le gouvernement américain est resté indifférent. Il avait déjà décidé de faire coïncider son retrait de l’Afghanistan avec le 20e anniversaire du 11-Septembre.

Faire coïncider de telles dates est si important pour l’histoire de l’Amérique ! La mission « civilisatrice » de ramener la démocratie dans ce pays n’est plus une priorité. Aujourd’hui, ce qui compte c’est l’Amérique. C’est Joe Biden qui l’a répété avant de retourner à ses vacances !

Le néo-conservatisme n’est pas mort avec Donald Rumsfeld, il porte désormais le nom de la guerre contre le terrorisme. Le plus grave, c’est qu’il l’engendre bien plus qu’il ne le combat. Les néo-conservateurs se sont décrédibilisés en envahissant l’Irak avec le prétexte des armes de destruction massive qui n’existaient pas et une guerre de 20 ans en Afghanistan pour retrouver ben Laden qui ne sera tué que 10 années plus tard dans le pays voisin, le Pakistan.

Du coup, le groupe terroriste Daech est né en Irak après le chaos que les Américains ont créé dans ce pays pourtant stable sous le régime de Saddam Hussein. En clair, ils ont choisit une dictature théocratique plutôt qu’une tyrannie laïque. Les talibans, eux, sont nés dans les années 80 dans les camps de réfugiés du Pakistan, quand les Afghans qui fuyaient la guerre contre les Russes ne voyaient aucun avenir devant eux.

L’Amérique, le gendarme du monde, aura collaboré à détruire des pays aux cultures millénaires et à retarder la démocratie au lieu d’aider à la construire.

J’ai souvent usé de la métaphore de la grossesse pour imaginer le processus de la démocratie. Chaque phase du processus délicat et complexe du développement du fœtus dans le ventre d’une mère est nécessaire pour donner naissance à un enfant normalement constitué. Interrompre un de ces processus déclenche inévitablement une « anormalité », voire la mort du fœtus. L’interventionnisme de type néocolonial est comme une interruption de ce processus qui fait abstraction de toutes les phases de ces mutations et qui croit qu’en s’emparant d’un fœtus, il va finir par en faire un enfant normalement constitué.

Imaginez le Québec des années 50 à l’époque de la Grande Noirceur. Les religieux sont partout, ils prennent en otage la société québécoise. Écoles, hôpitaux, gouvernement, culture… même la vie intime des couples était scrutée et régie par les religieux. Ils se permettaient même de s’inviter dans les ménages pour fouiner dans les relations familiales et s’assurer que les couples ne « forniquent » pas pour le plaisir. Les femmes québécoises avaient à l’époque presque toutes de 12 à 16 enfants… beaucoup mouraient en couches, d’ailleurs. Vivre sa sexualité sans procréer était alors péché, faire un enfant hors mariage était interdit, avorter n’était même pas concevable. Les femmes ne pouvaient même pas ouvrir de compte en banque sans l’aval du mari.

Imaginez en même temps que le reste du monde est plus avancé que le Québec de l’époque et que les médias sociaux dévoilent ce Québec arriéré de Duplessis qui fait peur au reste du monde ! Des pays plus avancés décident alors d’envahir le Québec pour sauver le peuple québécois des religieux et pour imposer leur démocratie.

Où en serait le Québec aujourd’hui ?

Vous imaginez une ingérence sous forme d’occupation étrangère nous dicter quoi faire, diriger nos gouvernements… venir nous imposer une « démocratie » toute faite sans qu’elle ne soit façonnée, pétrie, pensée par nos intellectuels, nos politiciens, nos artistes, nos chansonniers, nos mythes et nos légendes ?

Le Québec n’aurait sûrement pas pu voter pour le gouvernement de Jean Lesage qui allait réformer et moderniser la société québécoise. La révolution n’aurait sûrement pas été tranquille… car il aurait fallu bien des années pour faire sortir ces forces étrangères et des générations pour rompre avec l’aliénation et les traumatismes qu’engendre une occupation armée étrangère.

Les guerres et l’occupation étrangère ont compliqué la tâche du peuple afghan à se reconstruire. Ce que ce peuple a subi est inhumain. Il suffit de se rappeler l’expérimentation de la plus puissante bombe de l’arsenal conventionnel américain, MOAB (bombe à effet de souffle massif) ; surnommée la mère de toutes les bombes lâchée sur le peuple afghan. Le vaste nuage de nitrate d’ammonium et de poudre d’aluminium avait tout détruit sur son passage. L’effet de cette bombe, dont on ne finit pas de découvrir l’impact sur le peuple afghan, est une triste métaphore de l’effet de la guerre sur ce peuple qui a tant souffert.

Ce qui m’offusque encore plus aujourd’hui, c’est de voir la récupération d’une extrême droite décomplexée qui se gargarise avec la théorie du grand remplacement et explique que le monde musulman n’est tout simplement pas compatible avec la démocratie occidentale. « On ne doit sauver personne, même pas les interprètes afghans » qui avaient aidé les troupes armées… répète tout haut un d’entre eux, Éric Zemmour !

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