Tensions sino-américaines

Les ingrédients d’une escalade

La visite officielle de Nancy Pelosi à Taiwan, les 3 et 4 août, s’est traduite par une exacerbation des tensions au sujet de cet État insulaire revendiqué par Pékin depuis des décennies. Retour sur les ingrédients de cette crise.

Quelle est l’attitude de la Chine face à Taiwan ?

Pékin n’a jamais reconnu l’existence de Taiwan, État insulaire devenu le refuge des anciens dirigeants de la République de Chine après la prise de pouvoir des communistes de Mao en 1949. La Chine estime que Taiwan lui appartient, mais s’est gardée de l’envahir et l’annexer, privilégiant une intégration pacifique. Les deux pays entretiennent d’étroits échanges économiques, mais la grande majorité des Taiwanais veulent rester indépendants, indiquent les plus récents sondages.

Qu’est-ce qui est si irritant dans la visite de Nancy Pelosi ?

Bien qu’ils aient reconnu le gouvernement de la République populaire de Chine dans les années 1970, les États-Unis continuent de soutenir Taiwan, notamment par l’approvisionnement d’armes. Mais les hauts dirigeants américains évitent d’y mettre les pieds pour ne pas froisser la Chine. Présidente de la Chambre des représentants et numéro trois de l’administration américaine après le président et la vice-présidente, Nancy Pelosi est la première Américaine occupant un très haut poste à visiter officiellement l’île en 25 ans. Le seul président américain en fonction à avoir visité Taiwan est Dwight D. Eisenhower, en 1960.

Sa visite est donc très dérangeante ?

« Le Parti communiste chinois réagissait déjà lorsque des membres de la Chambre des représentants visitaient Taiwan, indique Benoit Hardy-Chartrand, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques. Mais la visite d’une personne si haut placée au sein du gouvernement américain conférait une beaucoup plus grande légitimité au gouvernement taiwanais, ce qui était inacceptable à ses yeux. Mais le fait que Mme Pelosi soit une critique de longue date du gouvernement chinois a contribué à l’intensité de la réaction chinoise. »

Que s’est-il passé dans la foulée de sa visite ?

La Chine a rapidement déployé des navires et des avions de guerre autour de l’île et entamé des manœuvres militaires musclées. Vendredi, Pékin a annoncé l’annulation ou la suspension de diverses tables de discussion avec les États-Unis sur des sujets délicats : changements climatiques, sécurité militaire, lutte contre la drogue. L’ambassadeur de la Chine à Washington, Qin Gang, a publié une lettre ouverte virulente dans le Washington Post, qualifiant les gestes de Mme Pelosi et des autorités taiwanaises d’« extrêmement irresponsables, provocateurs et dangereux ».

La Chine a notamment tiré 11 missiles, dont cinq sont tombés (en mer) dans la « zone économique exclusive » du Japon, qui a vivement protesté. Faut-il craindre un embrasement ?

Pas pour l’instant. « La Chine ne cherche pas à provoquer une guerre », nous dit Benoit Hardy-Chartrand. « Il s’agit pour Pékin de signifier sa colère et d’exercer une pression si intense sur Taiwan que celle-ci à l’avenir serait beaucoup plus hésitante à accueillir de hauts représentants de gouvernements étrangers. L’annexion sans effusion demeure pour le moment l’objectif principal de Pékin. »

Cela influencera-t-il les 23 millions de Taiwanais ?

Non, croit Julian Spencer-Churchill, professeur associé au département de science politique de l’Université Concordia. « En 1995-1996, la Chine a tiré plusieurs missiles en direction de l’île (ce qu’on a appelé la Troisième Crise du détroit de Taiwan) pour influencer les élections, mais cela a eu l’effet contraire, dit-il. La politique des pays qui intimident leurs voisins a ses limites. À long terme, personne ne cède à ce genre de menaces. »

Le Canada a-t-il réagi face à la Chine ?

Oui. À Toronto vendredi, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, s’est dite « extrêmement préoccupée » par la « rhétorique agressive » de la Chine tout en révélant que le chargé d’affaires du Canada à Pékin avait été sermonné par le gouvernement local. Elle a estimé que la visite d’une figure importante du Congrès des États-Unis ne pouvait servir de prétexte pour « augmenter les tensions » et « déstabiliser » la région. Selon elle, les pays du G7 sont en étroite communication pour coordonner leur réponse aux mesures de représailles de la Chine. Mme Joly a aussi déploré que la Chine suspende sa collaboration avec les États-Unis sur la question des changements climatiques.

Les États-Unis vont-ils augmenter leur présence militaire dans le secteur ?

Selon un article du Washington Post publié vendredi, Washington a ordonné au porte-avions Ronald Reagan de rester dans le secteur, mais celui-ci va éviter de s’approcher du détroit de Taiwan alors que des navires chinois s’y trouvent. « Les États-Unis s’assureront de ne pas faire de gestes qui envenimeraient la situation », dit Benoit Hardy-Chartrand. « Rappelons que la Maison-Blanche était opposée à cette visite et a tenté de dissuader Pelosi de visiter Taiwan. » Selon le chercheur, une communication directe entre le président Joe Biden et son homologue Xi Jinping permettra de refroidir les esprits et de « remettre la relation bilatérale sur des bases plus solides ».

— Avec la collaboration de Joël-Denis Bellavance, chef du bureau de La Presse à Ottawa

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