As One

Hannah, une héroïne trans à l’opéra

En pleine semaine de sensibilisation aux réalités trans, l’Orchestre classique de Montréal (OCM) offrira, ce vendredi, une représentation virtuelle d’As One, un opéra sur la transition de genre.

Présentée en première à la Brooklyn Academy of Music en 2014, avant d’être jouée dans près de 40 villes dans le monde, la production fait œuvre utile. D’abord en matière de représentation médiatique et artistique des personnes trans et non binaires. « J’ai vu plusieurs membres du public connecter avec le personnage principal, en ayant le sentiment de se voir représentés sur scène pour la première fois », explique la cinéaste et librettiste américaine Kimberly Reed, qui s’est inspirée de sa propre transition.

La créatrice a aussi observé l’effet de son histoire sur les spectateurs cisgenres (ceux et celles dont l’identité correspond au sexe assigné à leur naissance). « J’ai vu des gens qui n’avaient jamais vraiment réfléchi à quoi ressemblaient les expériences des personnes trans s’intéresser au sujet pour la première fois, ajoute-t-elle. C’est extrêmement puissant de voir un sentiment d’empathie apparaître chez eux. Je pense que la musique ouvre la voie pour que ça se produise. »

À travers le personnage principal, Hannah, elle a voulu évoquer les hauts et les bas de son expérience. « Elle est probablement plus légère que les gens l’anticipent, précise-t-elle. On entend souvent parler d’histoires sur des personnes trans qui souffrent, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Bien sûr, il y a de la résistance autour d’Hannah et des gens qui ne la comprennent pas, mais en fin de compte, l’opéra est davantage à propos de son cheminement pour se comprendre et s’accepter elle-même. »

Écrit en collaboration avec Mark Campbell, As One est un mélange de réalité et de fiction. « La fondation est autobiographique, mais plus on avançait, plus on a voulu ratisser large. Notre objectif n’était pas de prétendre que notre histoire raconte celle de toutes les personnes trans, mais de rejoindre un large public. »

Coup de cœur immédiat

Le directeur général de l’OCM, Tarash Kulish, a été soufflé par ce qu’il a entendu, lors d’une conférence d’Opera America, évènement durant lequel des extraits de nouveaux opéras étaient présentés, en 2016. « Je trouvais que le mariage entre les paroles et la musique était parfait, ce qui est rare chez les œuvres contemporaines, dit celui qui a été chanteur d’opéra pendant près de 20 ans. En plus, c’est une œuvre de 75 minutes sur un sujet hyper actuel, avec un traitement très accessible. »

Tout en s’intéressant directement aux réalités trans, As One raconte de manière globale le parcours d’un personnage qui se découvre et qui s’assume.

« Ça vaut autant pour une personne hétérosexuelle, homosexuelle ou trans. Chacun de nous passe par l’acceptation de soi, alors c’est une histoire universelle. Cela dit, étant moi-même membre de la communauté LGBTQ+, je ne comprenais pas très bien le T pour trans. En voyant l’opéra, j’ai mieux compris les émotions et ce qui se passe dans la tête d’une personne trans. »

— Tarash Kulish, directeur général de l’OCM

Un rôle, deux voix

Le baryton Phillip Addis et la mezzo-soprano Sarah Bissonnette partagent l’interprétation du personnage d’Hannah, avant et après sa transition. « On se concentre sur une personne et son vécu, dans plusieurs aspects de sa vie, avec un peu d’humour à travers tout ça, explique la chanteuse. Je pense que tout le monde peut se reconnaître dans le concept d’apprendre à se connaître soi-même. À l’adolescence ou plus tard dans la vie, on fait tous des découvertes sur soi. »

La Presse l’a rencontrée lors des répétitions durant lesquelles elle devait porter un masque spécial conçu pour les chanteurs d’opéra. « J’ai l’impression que je cherche un peu mon air, mais ça ne change pas la justesse de ma voix. Le gros du travail consiste à entendre la note avant de la faire. De toute façon, on n’a pas le choix de s’adapter. »

La représentation sera offerte en direct ce vendredi à 19 h 30 et filmée par quatre caméras HD. « Les chanteurs ne pourront pas se toucher ni être très proches, précise M. Kulish. Ils vont travailler davantage avec les caméras. C’est beaucoup de défis à relever, mais on est fiers de dire qu’on présente quelque chose et qu’on engage des artistes. Si on arrête, ce sera mortel pour eux et les organismes culturels. »

L’opéra, toujours conservateur ?

Grâce à la diffusion virtuelle, le spectacle pourra rejoindre les curieux du monde entier. On se demande toutefois si les amoureux de l’opéra, qui ont souvent la réputation d’être relativement conservateurs, sont prêts à une œuvre sur les réalités trans.

« C’est clair qu’on défriche un nouveau territoire en jouant As One à l’opéra. »

— Kimberly Reed, coauteure de l’opéra As One

Le directeur de l’OCM est néanmoins convaincu que les amateurs d’opéra sont de plus en plus ouverts aux nouvelles réalités. « Depuis 10 ans, on sent un grand intérêt pour du nouveau répertoire, dit Tarash Kulish. On ne peut pas juste jouer du Puccini et du Mozart. Il faut bouger, changer, s’adapter. Et le public suit ! Spécialement le public montréalais. J’ai chanté dans plusieurs villes au Canada, et je crois que les gens d’ici sont particulièrement ouverts au nouveau répertoire. »

Sarah Bissonnette rappelle que l’année 2020 a ouvert la porte à plusieurs réflexions de société importantes, dont celles sur la représentation des groupes marginalisés. « On est rendu là, affirme-t-elle. Ce n’est plus acceptable de ne pas être ouvert d’esprit envers la personne à côté de soi. Les gens veulent comprendre et se sentir plus impliqués là-dedans. Certains trouvent ça difficile de poser les bonnes questions, mais parfois, on peut apprendre à devenir un meilleur allié grâce à un opéra, avant d’aller fouiller davantage par la suite. »

Après la performance, la comédienne transgenre montréalaise Tranna Wintour animera une table ronde.

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