Pensionnats autochtones

« Les Québécois commencent à peine à ouvrir les yeux »

Jimmy Papatie est un survivant. Un parmi des milliers d’autochtones qui ont fréquenté l’un des 12 pensionnats et foyers du Québec. Il espère que la découverte à Kamloops, en Colombie-Britannique, sera l’occasion de revenir sur les sévices qui ont été commis pendant des décennies ici aussi, aux quatre coins de la province.

Jimmy Papatie a des amis québécois, des allochtones, qui n’en reviennent pas. Ils pensaient bien le connaître. Puis un jour, ils apprennent qu’il a fréquenté un pensionnat autochtone, qu’il a été arraché à ses parents, qu’il a été victime d’abus, qu’il en est resté marqué toute sa vie jusqu’à parfois songer à en finir.

Tout ça à Amos, ici, au Québec. Tout ça dans les années 1970, quasiment hier.

« Ils me disent : “Je n’ai jamais su ça.” Ils n’arrivent pas à le croire. C’est un réveil douloureux pour eux. »

— Jimmy Papatie

« Les Québécois commencent à peine à ouvrir les yeux, les oreilles et la bouche. Avec tout ce qui se passe, il y a beaucoup de gens qui commencent à en parler », dit l’homme de 57 ans.

Pour cet Anichinabé, « tout ce qui se passe », c’est la Commission de vérité et réconciliation du Canada, c’est l’affaire Joyce Echaquan, puis c’est la découverte récente des restes de 215 enfants sur le site d’un ancien pensionnat de Kamloops.

Les langues se délient. Au Québec, les pensionnats ont ouvert vers le milieu du XXe siècle, plus tard qu’ailleurs au Canada. Ils ont été moins nombreux – 12 en tout – que dans la majorité des autres provinces.

La réalité de ces pensionnats, qui relevaient du fédéral, mais étaient dirigés par des religieux, est de mieux en mieux connue. Des sévices ont été commis ici comme ailleurs.

Nombre d’autochtones du Québec ont témoigné devant la Commission de vérité et réconciliation.

Les chiffres sont frappants : 2200 autochtones du Québec ont fait une demande de dédommagement pour des « sévices sexuels, sévices physiques graves et autres actes fautifs » dans le cadre de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens.

Ces demandes ont été acceptées dans 89 % des cas, après une audience.

« Il y a des gens qui attendaient jusqu’à la dernière minute. Ça prenait tout leur courage pour décider de parler de ce qu’ils avaient vécu. Ils avaient peur de ne pas être crus », explique l’avocate Rainbow Miller, qui a accompagné de nombreuses victimes dans leurs démarches.

« Je suis persuadée que beaucoup ont décidé de ne pas faire de demande à cause de ça. D’autres n’avaient tout simplement pas l’information, ou vivaient sur le territoire [en forêt, NDLR]. Le chiffre aurait pu être plus gros. »

À 6 ans, arraché à sa famille

Jimmy Papatie est l’une des victimes. L’homme de Kitcisakik, dans la réserve faunique La Vérendrye, se souvient du jour où il est parti pour le pensionnat. Il avait 6 ans.

« Je me souviens de l’autobus qui est arrivé avec la police. Le prêtre indiquait les enfants qui devaient partir. Le premier traumatisme, c’est quand les policiers nous ont arrachés à nos parents. »

— Jimmy Papatie

Après plus de deux heures de route, il est arrivé au pensionnat indien d’Amos. Il y est resté jusqu’à sa fermeture, en 1973.

Là-bas, il raconte avoir été violenté par un religieux et par deux pensionnaires plus vieux. « Il y a des grands qui ont reproduit sur les jeunes ce qu’ils avaient appris de ce religieux », dit-il.

Quand il est rentré chez lui, jeune adulte, il n’arrivait plus à comprendre les phrases que ses parents prononçaient en algonquin. Dans son rapport, la Commission de vérité et réconciliation parle « d’une politique délibérée de génocide culturel ».

Les séquelles l’ont suivi toute sa vie, dit-il. « J’ai eu du mal à m’aimer et à aimer les autres. »

Il est devenu chef de sa communauté. Il dégageait l’image d’un homme fort, d’un chef dur. En 2013, il a choisi de témoigner devant la Commission de vérité et réconciliation.

« Les gens ne savaient pas que j’avais subi des abus, que j’avais essayé de me suicider », dit-il.

Des corps d’enfants au Québec ?

La question des pensionnats au Québec est parfois balayée sous le tapis sous prétexte que la situation a été pire dans d’autres provinces, fait remarquer Marie-Pierre Bousquet, directrice du programme en études autochtones de l’Université de Montréal. « On entend : “Au Québec, ç’a été moins affreux, on a été plus gentils…” C’est ridicule », déplore-t-elle.

Selon elle, il reste encore des « trous » dans l’histoire des pensionnats sur le sol québécois. Les archives du pensionnat de La Tuque « sont introuvables », cite-t-elle comme exemple.

Puis, il y a la question des corps d’enfants. La Commission de vérité et réconciliation a évalué à 38 le nombre de morts dans les 12 écoles résidentielles du Québec. Mais ce chiffre est-il largement sous-estimé ?

La découverte de Kamloops a rappelé à la mémoire de Marie-Pierre Bousquet un passage qu’elle avait lu dans un livre écrit en 1952 par une religieuse. Celle-ci notait qu’au pensionnat de Fort George, à la baie James, « deux ou trois enfants » mouraient chaque année de la tuberculose.

« Mais ils sont où, ces deux ou trois enfants par année ?Ça a duré combien de temps ? Ils sont enterrés où ? Est-ce que, là aussi, on va retrouver des corps enterrés près de l’ancien pensionnat ? C’est le genre de questions que je me pose. »

— Marie-Pierre Bousquet, directrice du programme en études autochtones de l’Université de Montréal

Jimmy Papatie a des « préoccupations » quant au pensionnat d’Amos. « Il faudrait peut-être faire des recherches », dit-il.

Lui entend continuer à parler et à raconter son histoire, qui fait partie de celle des pensionnats du Québec.

« Les Québécois se sentent comme s’ils devaient porter le fardeau de ce que leurs gouvernements ou leur clergé ont fait. Mais ils n’ont pas à porter l’odieux », lâche M. Papatie.

« Ouvrez vos oreilles. Ouvrez votre humanité. »

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