Espagne

Quand le virus ressurgit parmi les travailleurs saisonniers

Les éclosions de COVID-19 parmi les travailleurs saisonniers ne concernent pas seulement les migrants latino-américains qui viennent travailler au Canada. En Espagne, des milliers de travailleurs immigrés y convergent chaque année pour y cueillir des fruits.

De la Guinée aux vergers de l’Aragon

Dans les vergers verdoyants du nord de l’Espagne, Said Doumbia récolte des nectarines pour « 5,25 euros l’heure » (environ 8,05 $ CAN). À 19 h, exténué, il laisse la Croix-Rouge prendre sa température dans un gymnase ouvert aux saisonniers étrangers, pour cause de flambée de coronavirus. Arrivé de la capitale de la république de Guinée, Conakry, en 2008, Said ne dit que quelques mots en français à l’AFP avant d’entrer : « Je suis fatigué, je dois me lever à 5 h pour retravailler à 7 h. »

Dès son arrivée dans le gymnase, un thermomètre infrarouge est pointé sur son front. Puis on l’invite à désinfecter ses semelles et ses mains. Après la douche, il pourra dîner d’un plat chaud et rejoindre l’un des lits de camp soigneusement espacés, avant l’extinction des feux, à 22 h, et le déjeuner, à partir de 5 h.

Toit et plat chaud

Un nouveau foyer de contagion préoccupe les autorités espagnoles dans cette vallée fertile de l’Aragon, dans le nord-est du pays, où des milliers de travailleurs immigrés – parlant bambara, bulgare, ourdou ou roumain – convergent chaque année pour cueillir des fruits. Pour la première fois, la petite ville de Fraga (15 000 habitants) a ouvert jeudi ce gymnase pour abriter jusqu’à 50 saisonniers, qui dormaient jusqu’alors dehors, et détecter ainsi les éventuels cas de COVID-19. « Certains travaillent, d’autres cherchent du travail », constate Oscar Gracia, responsable de la Croix-Rouge chargé de monter le dispositif inédit. « Certains sont émus et nous disent qu’enfin, ils ont un toit et un plat chaud. » Ces « sans-abri » sont pour beaucoup des forçats de la route des fruits parcourant le pays en fonction des récoltes. Tel Mame Cisse, 34 ans, tout maigre dans un chandail gris, arrivé il y a deux ans du Sénégal : il a ramassé « les oignons à Albacete [dans le Sud-Est] pour 6 euros l’heure », « les olives à Huelva [dans le Sud-Ouest] pour 56 euros pour sept heures », et « cherche du boulot » à présent à Fraga.

« Nous avons besoin d’eux »

L’état d’alerte venait tout juste d’être levé le 21 juin en Espagne – l’un des pays les plus touchés par la pandémie, avec plus de 28 300 morts – quand un foyer de contagion a été découvert dans une localité voisine de Fraga, au sein d’une entreprise fruitière qui a dû fermer. Dans cette zone, « 250 cas ont été détectés », presque tous parmi des saisonniers, a indiqué le ministère de la Santé jeudi, jour où l’Organisation mondiale de la santé s’est inquiétée d’un rebond du nombre de cas en Europe. Alors Fraga – qui avait enduré 14 semaines de confinement strict, mais une seule mort de la COVID-19 – a dû faire machine arrière. Les rassemblements de plus de 15 personnes doivent y être évités tandis que les maisons de retraite sont de nouveau fermées aux visites. La reprise de l’épidémie n’a fait qu’« accélérer » le projet d’ouvrir le gymnase, assure la mairesse, Carmen Costa. « Ce n’était pas juste, et nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des gens qui dorment dans la rue, en plus avec la situation sanitaire actuelle. » Il ne faut surtout « pas stigmatiser les saisonniers, ajoute-t-elle. Nous avons besoin qu’ils viennent travailler, nous avons besoin d’eux comme eux ont besoin de nous ».

« On n’y arriverait pas »

La zone compte plus d’un millier d’exploitations agricoles, pour une production destinée à 80 % à l’exportation, d’une valeur de 60 millions d’euros, précise l’agriculteur Ignacio Gramunt, directeur de l’organisme mercoFraga facilitant la commercialisation. « Rien qu’à Fraga, on emploie 5000 saisonniers qui ramassent les fruits par 35 oC et, dans la zone, il y en a 12 000, dit-il, et sans eux, on n’y arriverait pas », notamment dans « les macroexploitations », qui ont besoin de beaucoup de salariés par à-coups. Lui-même fait visiter sa « modeste exploitation de 23 hectares » : installés là toute l’année, 10 Bulgares – dûment masqués et distancés – y cueillent des nectarines plates destinées à l’Allemagne.

Sanchez, « donnez-nous des papiers ! »

L’un des saisonniers rencontrés aux abords du gymnase, Faye, Sénégalais de 43 ans, dormait dehors depuis un mois. Lui ne demande qu’« un permis de travail », pour ne plus avoir à emprunter les papiers d’un compatriote. Au chef du gouvernement, il voudrait faire passer ce message : « Pedro [Sánchez], por favor, donnez-nous des papiers !  »

Un foyer d’éclosion crée des tensions en Italie

De nouveaux renforts de police antiémeute ont été envoyés vendredi dans une localité du sud de l’Italie, où l’apparition d’un foyer de coronavirus parmi des travailleurs étrangers suscite depuis plusieurs jours des tensions avec la population locale. Quelque 700 personnes, pour la plupart des Bulgares employés dans le secteur agricole, sont confinées depuis lundi à Mondragone, localité à 60 km au nord-ouest de Naples, après la découverte de 43 cas de contamination parmi eux, selon le président de la région de Campanie, Vincenzo De Luca. Occupant illégalement un complexe de cinq immeubles, ils ont reçu l’ordre de rester confinés sur place une quinzaine de jours, alors que des tests de dépistage sont en cours dans tout le quartier. Jeudi matin, un groupe de dizaines d’individus a forcé le cordon de confinement pour une marche de protestation dans la ville, suscitant tensions et échauffourées avec des habitants, qui leur ont jeté des pierres. Des véhicules, appartenant à des résidants bulgares, ont été endommagés, leurs vitres brisées par des habitants italiens qui exhibaient leur plaque d’immatriculation étrangère comme un trophée, selon des images diffusées par les télévisions italiennes.

— D’après l’Agence France-Presse

Plus de 250 cas dans le sud-est de la France

Cette semaine, des exploitations agricoles du sud-est de la France se sont vu reprocher devant un tribunal l’absence de mesures de protection suffisantes contre le coronavirus pour leurs saisonniers étrangers. Au cours des trois dernières semaines, 258 cas positifs ont été détectés parmi des ouvriers détachés, pour la plupart originaires d’Amérique du Sud et d’Afrique, venus ramasser fruits et légumes dans le département des Bouches-du-Rhône, selon des chiffres de l’Agence régionale de santé. Mardi, le syndicat CFDT a demandé aux juges d’enjoindre les exploitants à procéder à une évaluation des risques et à la mise en œuvre de procédures de protection sous peine d’astreinte de 5000 euros par jour de retard dans leur mise en application. Les exploitants agricoles se sont offusqués par la voix de leurs avocats d’être traités « de meurtriers et d’esclavagistes sans aucune preuve ». Dans son ordonnance, le tribunal judiciaire de Tarascon a rejeté la demande du syndicat, en estimant que « l’assignation générale repren[ait] les recommandations applicables en matière de COVID-19, sans toutefois cibler en quoi l’exploitation agricole visée aurait contrevenu aux mesures préconisées ».

— D’après l’Agence France-Presse

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