Les contradictions des partis sur la pénurie

La pénurie de main-d’œuvre est l’un des enjeux centraux de la campagne électorale. Et justement, Statistique Canada vient de publier de nouvelles données sur les postes vacants, qui montrent que le problème atteint de nouveaux sommets, notamment au Québec.

Au deuxième trimestre de 2022, il y avait 255 000 postes vacants au Québec, ce qui représente 6,4 % du total des emplois salariés. Non seulement ces proportions ont-elles doublé depuis trois ans, mais la rareté de main-d’œuvre frappe particulièrement le Québec, qui figure au deuxième rang des provinces canadiennes à ce chapitre, après la Colombie-Britannique.

Essentiellement, rapporte Statistique Canada, les postes non pourvus demeurent très importants dans les soins de santé et d’assistance sociale au Canada. Et bien qu’une grande proportion de la pénurie touche des secteurs à faibles salaires, comme les services d’hébergement et de restauration, le secteur névralgique des services professionnels, scientifiques et techniques atteint des sommets, avec une forte hausse, notamment à Montréal, qui se reflète dans les salaires offerts (+ 8 % sur un an).

Dominique Anglade accuse François Legault de minimiser les effets néfastes de la pénurie sur l’économie, notamment les pertes de contrats des entreprises faute de main-d’œuvre. Ce dernier réplique que la rareté donne le gros bout du bâton aux employés pour négocier de meilleurs salaires, objectif qu’il chérit pour rattraper l’Ontario.

Selon Statistique Canada, les salaires offerts pour les postes vacants ont connu une croissance semblable au Québec et en Ontario ces dernières années (4,6 % depuis un an), mais le bond est plus fort en Colombie-Britannique (7,5 %). Et quoi qu’il en soit, le salaire moyen offert demeurait plus bas au Québec (22,80 $) qu’en Ontario (24,95 $) ou en Colombie-Britannique (25,80 $) le printemps dernier.

François Legault, par ailleurs, ridiculise la promesse de Gabriel Nadeau-Dubois et de son parti de doper les investissements publics de 32,5 milliards en cinq ans, affirmant qu’il faudrait alors déplacer des travailleurs rénovant des écoles et hôpitaux vers d’autres projets, en raison de la pénurie.

Cet ajout de 32,5 milliards aux investissements publics correspondrait à une hausse de 23 %, ce qui est majeur, d’autant que ces investissements du gouvernement connaissent déjà un bond important. Et ils auraient un effet inflationniste significatif, dois-je ajouter, en cette période de forte hausse des prix.

En réponse à l’attaque de la CAQ, l’un des porte-parole de Québec solidaire en matière de finances, Simon Tremblay-Pepin, réplique qu’à ce compte, la construction de barrages hydroélectriques, prisée par M. Legault, serait tout aussi problématique.

Il ajoute que la pénurie sera effectivement une contrainte pour les projets de construction, « mais il faut d’abord remarquer que la pénurie de main-d’œuvre est surtout concentrée dans les secteurs qui offrent de bas salaires, comme la restauration et le commerce de détail, ce qui n’est pas le cas de la construction par exemple ».

Dans la mise à jour de Statistique Canada, on constate que le nombre de postes vacants dans la construction a presque doublé depuis trois ans, à 17 270 postes au deuxième trimestre de 2022. Il manquait par exemple 3805 charpentiers et ébénistes pour faire le travail au printemps dernier, 1580 de plus qu’à pareil moment l’année précédente.

Cela dit, la pénurie du printemps est peut-être moins forte aujourd’hui, avec les hausses de taux d’intérêt. Les prix des matériaux ont d’ailleurs commencé à chuter et les publicités des manufacturiers de portes et fenêtres, par exemple, se multiplient sur les réseaux sociaux, signe possible d’un ralentissement de la demande.

M. Tremblay-Pepin fait aussi valoir que la hausse des seuils d’immigration proposée par QS peut combler une part importante des besoins de main-d’œuvre.

Cet argument, aussi invoqué par le PLQ de Dominique Anglade pour contrer la pénurie, est toutefois contesté par certains, comme l’économiste Pierre Fortin. Selon ce dernier, un bond de l’immigration aurait un effet neutre ou négatif, vu son effet sur la demande de services (logements, santé, éducation, etc.).

Personnellement, je suis partagé sur les effets économiques de l’immigration, mais quoi qu’il en soit, l’impact d’une hausse n’est pas si clair.

Chose certaine, l’allongement de la carrière des personnes de 60 ans et plus aiderait. D’ailleurs, trois des cinq partis – mais pas la CAQ – promettent de réduire davantage les impôts des travailleurs expérimentés pour les inciter à rester sur le marché du travail et combler ainsi une partie de la pénurie.

Le PLQ et le Parti conservateur proposent des déductions ou des crédits d’impôt comme incitatifs, dont la facture additionnelle pour les coffres de l’État serait respectivement de 500 millions et 1,1 milliard par année.

La mesure la plus musclée est celle du Parti québécois, qui injecterait 1,6 milliard de plus. Le parti de Paul St-Pierre Plamondon propose d’éliminer totalement l’impôt québécois pour ceux qui gagnent moins de 46 300 $ (deuxième tranche d’imposition). L’impôt serait de seulement 5 % pour l’excédent de revenus jusqu’à 80 000 $.

La mesure, simple, aurait certainement un impact, mais le PQ surestime ses effets sur les finances publiques (2,7 milliards par année de nouveaux revenus).

Ce que j’en pense ? Que la rareté de main-d’œuvre est un réel problème économique, qui continuera de nous causer des maux de tête au cours des prochaines années, dans plusieurs domaines stratégiques. Et qu’il faut s’en préoccuper.

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