Matisse

L’art dans le sang

L’héritage de leur aïeul, mère et fille le portent aussi sur leurs pantalons : fauves, comme le nom du courant expressionniste dont Henri Matisse est le chef de file. Dans cette famille, où l’on est artiste d’une génération à l’autre, chacun tente d’échapper à l’ombre du géant.

Paris Match. Avoir Matisse pour aïeul, est-ce un atout ?

Sophie Matisse. Mon arrière-grand-père était une force bouleversante, un poids pas toujours facile à porter, notamment pour mon père, Paul, qui était sculpteur. Quand il a fondé sa famille, papa a souhaité mener sa propre vie, construire un univers dont Henri Matisse ne serait pas le dieu. Il avait eu sa dose, il était saturé. Alors il en parlait très peu. Ça nous a sauvés. Je n’aurais peut-être pas eu le courage de devenir artiste à mon tour, même si j’ai mis du temps à l’assumer.

Vous êtes aussi la petite-fille, par alliance, de Marcel Duchamp. L’art était une évidence…

Jeune, j’étais tellement timide que j’avais des difficultés pour m’exprimer. Je remplissais des petits carnets de peintures et de collages que je ne montrais à personne. Le langage artistique s’est imposé de lui-même. Américaine née à Boston, je me suis installée à Paris dans les années 80, afin de suivre des études aux Beaux-Arts. J’avais 20 ans, je ne parlais pas un mot de français et je cherchais ma voie. J’ai eu la chance d’avoir un professeur extraordinaire, le peintre et sculpteur Pierre Carron.

Votre famille vous encourageait-elle ?

Mon grand-père, le galeriste Pierre Matisse, m’a énormément soutenue. Il m’avait ouvert un compte à la maison Lefebvre-Foinet, le marchand de couleurs de Montparnasse, où se fournissaient Picasso, Ernst, Mondrian, Giacometti… Lorsque certains membres de ma famille se demandaient si je devais garder mon nom, Pierre me réconfortait : « Si Matisse ne marche pas, tu en prendras un autre, ce n’est pas grave ! » Quant à Teeny, ma grand-mère, elle restait silencieuse face aux réflexions, jusqu’au jour où elle s’est exclamée : « Tu feras ta vie avec, et basta ! » Je suis née avec ce nom, je devais enfin prendre confiance en moi.

À Paris, vous rencontrez le célèbre artiste pop Alain Jacquet.

Le coup de foudre fut réciproque, immédiat. Alain avait 26 ans de plus que moi, nous avons vécu un amour très pur jusqu’à sa mort, en 2008. Il maniait le français avec tellement d’humour ! C’est grâce à ses perpétuels jeux de mots que j’ai appris les nuances de votre langue.

Pourquoi ne vous appelez-vous pas Sophie Jacquet ?

J’y ai pensé. Mais Alain était très individualiste, il m’a dit « chacun son nom » ! Notre fille, Gaïa, porte les deux. Alain m’a laissée libre de trouver mon chemin. J’ai vécu avec lui une des plus belles époques de ma vie. Il avait besoin d’être tranquille avec son œuvre, mais ça ne nous empêchait pas de parler art jusqu’à 4 h du matin. Une nuit, nous étions en train de feuilleter un livre de toutes les œuvres inspirées par La Joconde, comme celle à moustache de Marcel Duchamp. À la fin, je trouvais ça répétitif, fatigant. « Sors-la du champ ! » a rigolé Alain. Alors j’ai pris mes pinceaux et j’ai peint le tableau de Léonard sans Mona Lisa.

C’est votre série jubilatoire, Back in Five Minutes [De retour dans cinq minutes], grâce à laquelle vous vous faites un prénom.

Oui, il y a eu L’absinthe, de Degas, sans la triste alcoolique, le bar d’Edward Hopper sans ses noctambules. Dans L’art de la peinture, de Vermeer, j’ai fait disparaître l’artiste et son modèle. Idem avec les poissons rouges du bocal de Matisse ! J’expose pour la première fois en 2002, à New York, chez le galeriste Francis Naumann. Le succès est énorme, même si, au départ, les gens font le déplacement pour voir si je peins comme mon arrière-grand-père ou si c’est de la merde ! Tous se sont finalement retrouvés dans un autre monde, se demandant : « Où ai-je déjà vu ce tableau ? » Puis je suis passée à autre chose. J’ai colorisé le Guernica de Picasso, attaqué une nouvelle série, Les toiles zèbres, dans lesquelles se superposent des classiques de l’art et mes propres visions, une manière de comprendre si je peux exister. J’ai travaillé une série de calligraphies arabes basées sur le thème du temps. Désormais, je réalise des petits films de quelques minutes d’où j’extrais des tableaux. J’ai grandi, je suis devenue entièrement Sophie ! [Rires. ]

Votre travail fait partie des collections publiques du Whitney Museum, du Flint Institute… Quel est le prix de vos œuvres ?

Elles vont de 1000 à 200 000 euros. L’important est qu’une œuvre aille chez quelqu’un qui l’apprécie et ne l’accroche pas juste parce que le nom de l’artiste est connu. Je suis plus attachée à l’amour de l’art qu’à la valeur de l’argent.

Que vous reste-t-il de votre arrière-grand-père ?

Nous avons des tableaux et des dessins dans la famille, mais je ne suis pas collectionneuse et je ne vis pas entourée de ses œuvres. Il y a trop de lumière dans mon appartement à New York ! Je préfère me concentrer sur mon propre travail en vue de ma prochaine exposition * à la Baahng Gallery.

Votre fille, Gaïa, a-t-elle hérité de la fibre artistique familiale ?

Oui, à sa façon. Elle est passionnée de stylisme et crée des accessoires de mode. En ce moment, elle se focalise sur le travail de son père, décédé quand elle avait à peine 15 ans, afin de monter des expositions. Gaïa est très forte pour organiser des événements, elle a les pieds sur terre. Moi, je suis dans le ciel. Et c’est plutôt pas mal comme endroit !

* 790 Madison Avenue, New York baahng.com sophiematisse.com

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