Les enfants du Parti acadien

La première femme cheffe d’un parti politique au Canada est assise devant moi. Nous sommes au café Grain de folie, en plein cœur de Caraquet, autoproclamée « capitale de l’Acadie ».

Tout le monde connaît Louise Blanchard, ici, et elles sont nombreuses à la saluer. Il est question d’un souper à l’éperlan, d’une réunion à venir… Près de 40 ans après la mort du Parti acadien, celle qui en fut la dernière cheffe est toujours aussi impliquée. Elle a mené la lutte contre la fermeture de l’hôpital, pour les services en français, pour la culture… Elle est maintenant conseillère municipale et « pro-maire » de la ville.

La chose a été peu à peu oubliée au Québec, mais il y a presque 50 ans, ce parti nationaliste acadien a vu le jour. Il a participé à quatre élections, sans jamais faire élire de député, mais atteignant les 12 % en 1978 (avec seulement des candidats dans 23 circonscriptions francophones).

L’année suivante, dans un grand congrès d’orientation réunissant toutes les forces vives politiques acadiennes, on a mis sur la table trois options politiques : l’indépendance de l’Acadie (ou disons du Nord-Est, ou de la Péninsule acadienne) ; l’annexion avec le Québec ; ou un statut d’autonomie. La majorité vote pour cette « province » ou ce « territoire » évanescent acadien – car si l’Acadie a une histoire qui remonte à 1604, elle n’a pas de géographie définie.

« Ç’a été un énorme électrochoc politique », me dit Louise Blanchard.

La montée du Parti acadien suivait celle du Parti québécois. Il était porté par la même génération. Euclide Chiasson, le premier chef, penchait nettement plus à gauche que René Lévesque, flirtant avec le marxisme. Mais les deux mouvements nationalistes sont indissociables.

Et si le Parti acadien n’a pas eu de succès électoral, il a suffisamment ébranlé le pouvoir pour forcer le gouvernement à instaurer ce qui est devenu la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick – seule province avec un statut bilingue constitutionnel. Les citoyens de langue maternelle française représentent 32,4 % de la province, selon les dernières données ; ils étaient 35,9 % en 1951.

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Avant Louise, il y eut Mathilda, sa mère et sa grande inspiration. Séparée de son mari après la Guerre, elle avait ouvert le seul salon de coiffure de Caraquet, pour lequel, en tant que femme séparée, il lui fallut l’endossement de 1500 $ par trois hommes.

« Dans une réunion politique, elle avait voulu intervenir, mais un dentiste avait dit qu’une femme séparée n’avait pas droit de parole. Elle avait répondu : “Je suis peut-être séparée, mais au moins, je sais c’est qui, le père de mes enfants !” »

(On en apprend, des choses, dans un salon de coiffure…)

Scandale dans l’assemblée… Très vite, les notables qui faisaient vivre le salon l’ont déserté. Mais petit à petit, des ouvrières les ont remplacés. Elles se payaient un taxi à cinq et venaient se faire coiffer chez Mathilda. Parlaient de leurs conditions de travail à l’usine de poisson.

« Elles ont trouvé qu’elle parlait bien, elles lui ont demandé d’être représentante syndicale. Elle disait : “Je suis juste une coiffeuse”… »

Mathilda Blanchard est devenue une redoutable syndicaliste, défenseure acharnée des ouvrières acadiennes, dans les négociations ou devant les instances de l’assurance-chômage, dont elle connaissait tous les ressorts juridiques. Elle s’est même présentée pour les conservateurs, sans succès.

Rien de plus normal, donc, quand on est la fille de Mathilda, que d’aller militer au nouveau Parti acadien dans les années 1970…

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Louise Blanchard est donc devenue la quatrième et dernière cheffe, en 1980. Le référendum québécois, où le Non l’a emporté à 60 %, les insuccès électoraux, puis la récupération politique de certaines revendications et la démobilisation rapide des militants qui atteignaient la trentaine ont achevé le parti.

Quarante ans plus tard, le poids politique acadien semble plus faible que jamais depuis 60 ans. Le gouvernement conservateur a réussi à décrocher une majorité l’an dernier sans le vote francophone. Le premier ministre Blaine Higgs, ancien membre d’un parti anti-bilinguisme, ne parle pas le français. Sous pression pour montrer un minimum de bonne volonté envers la minorité francophone, il a créé une commission d’enquête sur l’état de la Loi sur les langues officielles, qui doit remettre son rapport à la fin de l’année, pour la mettre à jour.

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« Je pense encore qu’on doit se gouverner nous-mêmes, dit Louise Blanchard. Quand je vois les sommes que le Québec investit en culture, comparées aux miettes qu’on peut avoir ici de la province… Une chance, Caraquet en fait une politique majeure. »

Elle se réjouit des avancées, elle note les festivals, les nouveaux artistes qui émergent, un « progrès » culturel… Mais aussi la lente anglicisation, que confirme chaque nouveau recensement. Et l’absence de mobilisation politique. Pour elle, l’implantation de l’Université francophone à Moncton, plutôt que dans la péninsule acadienne, a été une « erreur historique ».

D’abord parce qu’une université aurait été une locomotive économique pour le nord du Nouveau-Brunswick. Ensuite, parce que les jeunes y sont plongés dans une culture anglophone, bien souvent.

Cette institution de progrès social pour les Acadiens a donc un côté ambigu à ses yeux par son emplacement et l’attrait démographique qu’elle exerce. La plupart des Acadiens vivent à Dieppe, en banlieue de Moncton.

Comme par hasard, son frère Michel, un autre ancien militant du Parti acadien, entre dans le café. Il s’assoit avec nous. Il est beaucoup plus pessimiste. « Il y a eu un grand vent qui a soufflé du Québec dans les années 1970, politique, artistique, on a pensé avoir notre territoire, mais on n’a même pas eu ce que le Nunavut a eu. On est encore entre le quai pis le bateau… La seule fois où j’ai senti ce qui ressemblait à un pays acadien, c’est quand je suis allé aux Îles-de-la-Madeleine. »

Les enfants du Parti acadien ont pris toutes sortes de directions ; certains ont fait de la politique dans les partis officiels. D’autres ont mené des combats juridiques. D’autres ont été des profs.

À 68 ans, Louise Blanchard poursuit les mêmes combats : décentralisation du pouvoir, autonomie des décisions, défense des arts, services médicaux en français… Pour la nation, en somme.

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