D’Alys Robi à Britney Spears

On mesure mal le rayonnement d’Alys Robi, sa trajectoire jusqu’au sommet du showbiz international ayant été assombrie par un internement psychiatrique et une lobotomie. Dans son livre Alys Robi a été formidable – Nouveau regard sur une figure d’avant-garde, Chantal Ringuet creuse le destin de la « chanteuse de la guerre » et jette un éclairage neuf sur son destin tragique de femme libre dépossédée d’elle-même.

Chantal Ringuet est la petite-nièce d’Alys Robi. Or, pour elle, la célèbre chanteuse est longtemps restée une énigme. Un silence entourait sa vie, même si les femmes de sa famille l’avaient connue, et que sa grand-mère, de qui l’autrice était très proche, a eu une relation privilégiée avec l’icône des années 1940 durant les dernières décennies de sa vie.

L’envie de creuser cette histoire lui est venue en 2015 lorsqu’une tante lui a confié les archives familiales. « Sur plusieurs photos, il y avait Alys Robi », raconte-t-elle. Elle en a été étonnée. Dans la maison de sa grand-mère, des portraits de toute la famille élargie étaient exposés, mais aucun d’Alys Robi, qui était pourtant l’une des Québécoises les plus célèbres de son temps…

Pas une simple biographie

Son livre sur Alys Robi n’est pas une biographie traditionnelle. Chantal Ringuet retrace le parcours de la star, de ses débuts comme enfant vedette dans la basse-ville de Québec à Hollywood. Elle raconte aussi sa propre quête pour comprendre le destin de sa grand-tante et les relations qu’elle entretenait avec les femmes de sa famille, ce qui met au jour le décalage entre leur réalité et celle de la chanteuse.

« Il fallait le montrer, juge-t-elle. Alys Robi incarnait la voix d’un peuple, mais c’était une femme surdimensionnée, libre, qui ne voulait pas se marier. Elle dérangeait beaucoup les mœurs d’une époque où le clergé avait la mainmise sur la société et sur la vie des familles. »

« Je pense que la plus grande erreur [qu’Alys Robi] a faite, c’est de revenir au Québec. Si elle était restée aux États-Unis, elle se serait reposée, aurait peut-être vu un psychiatre, mais elle n’aurait pas été enfermée comme ici. »

— Chantal Ringuet

Née en 1923 dans le quartier Saint-Sauveur, dans la basse-ville de Québec, Alice Robitaille a commencé à chanter en public toute jeune – à 4 ans ! – et a rejoint la troupe de Rose Ouellette, dite La Poune, à 13 ans. Ce n’étaient que les premiers pas d’une carrière menée à fond de train qui allait la transporter, au début de la vingtaine, de New York à Londres en passant par le Brésil, le Mexique et Hollywood.

Son élan est toutefois stoppé net en 1948 : sur une route de Californie, elle a un accident de voiture qui lui cause notamment une commotion cérébrale. Moins d’un an plus tard, elle est internée dans un hôpital psychiatrique de Québec où elle subira une lobotomie. Elle a 25 ans.

Destins de femmes

Chantal Ringuet a tenu à raconter Alys Robi en la situant non pas seulement parmi les femmes de sa famille, mais aussi dans « les » communautés de femmes auxquelles elle est liée. Ça inclut les actrices et les chanteuses modelées ou broyées par la machine hollywoodienne, et les autres femmes, dont des célébrités comme Eva Perón et Rosemary Kennedy, qui ont subi des lobotomies.

« Ce qu’on sait aussi, c’est qu’au Québec comme aux États-Unis, la grande majorité des personnes qu’on envoyait à l’asile étaient des femmes. Au moins les deux tiers, dit-elle. Ça ne me surprend pas, mais ça jette un éclairage intéressant sur la façon dont on traitait les femmes dans la société autrefois. » Il ne fait aucun doute dans son esprit qu’Alys Robi a été enfermée parce qu’elle était une femme.

« Je pense qu’il y a eu une certaine pression sur le père et la famille. On s’entend qu’une femme, une chanteuse qui chante des chansons d’amour, qui n’est pas mariée et qui a plusieurs prétendants, à cette époque, c’est très, très mal vu. »

— Chantal Ringuet

Chantal Ringuet ne doute pas qu’Alys Robi ait traversé une période difficile, d’autant qu’elle avait déjà dû faire un séjour de repos dans un sanatorium en 1947, mais elle estime que le traitement qui lui a été infligé n’était pas seulement motivé par son état de santé.

« Elle était sans doute en train de faire ce qu’on appellerait aujourd’hui un burnout et elle a eu cet accident de voiture, suggère Chantal Ringuet. Une commotion cérébrale, ça peut laisser des traces pendant très longtemps. Et alors qu’elle était en train de se remettre, le décès de son petit frère la jette à terre, comme on dit. Ce deuil s’ajoute à ce qu’elle a vécu. »

Chantal Ringuet ne parle pas de Britney Spears, dont la mise sous tutelle vient d’être levée après 13 ans, dans son livre sur Alys Robi. Elle estime tout de même qu’il y a un lien à faire entre les deux femmes. « On voit que ce n’est pas parce que 70 ans ont passé que c’est réglé. Ce qu’on peut remarquer, malgré les différences, c’est qu’on a du mal à croire la parole des femmes, à croire en leur capacité de reprendre leur autonomie après un passage difficile sur le plan psychique ou émotif. Et il y a ce rapport au père qui se répète, remarque-t-elle. Je crois qu’on doit poser un regard critique sur cette façon de gérer les femmes. »

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