Éditorial

Le bruit, la fureur et… la représentativité

Presque chaque jour qui passe apporte son lot de nouvelles au sujet des frasques de manifestants qui s’opposent à la vaccination ou aux diverses mesures sanitaires.

Certains protestent parfois avec une telle fureur – et même avec des cailloux – qu’on s’interroge désormais sur la sécurité du premier ministre du Canada.

D’autres harcèlent maintenant les jeunes aux abords des écoles en tentant de leur laver le cerveau avec des théories du complot. Quelle indécence !

Ces manifestants font beaucoup de bruit.

Ils occupent, par conséquent, une (trop) large part de l’espace médiatique depuis des semaines. Sans commune mesure avec l’ampleur de leur mouvement.

Pourtant, ils contribuent à façonner nos débats à ce sujet.

Observez par exemple la façon dont leurs revendications ont été relayées dans le débat des chefs mercredi dernier. Au sujet de la vaccination, les échanges ont démarré avec une discussion au sujet… des manifestants !

« Vous êtes résolument pour la vaccination obligatoire. Vous n’avez pas peur que ça enflamme encore plus les manifestants et ceux qui ne veulent pas se faire vacciner ? », a lancé Patrice Roy à Jagmeet Singh.

Il a renchéri en questionnant Justin Trudeau.

« Est-ce qu’il n’est pas en train de se créer au Canada un cercle vicieux : plus vous obligez les gens à se faire vacciner, plus il y a des manifestants, et là, on a effectivement politisé cette question ? »

Posons la question différemment.

Doit-on céder à l’intimidation des manifestants de peur que certains deviennent plus violents encore si on ne fait pas leurs quatre volontés ?

Permettez-nous aussi d’en poser une autre, complémentaire.

Y aurait-il véritablement moins de manifestants et seraient-ils moins hargneux si Justin Trudeau décidait de renoncer à l’idée de vaccination obligatoire pour les employés fédéraux, par exemple ?

Ou si François Legault reculait dans le dossier de la vaccination obligatoire des travailleurs de la santé (encore plus stricte, puisqu’elle est assortie de sanctions) ?

Tous les manifestants resteraient-ils sagement à la maison du jour au lendemain ?

On peut y croire… comme on peut aussi croire que les licornes existent.

Une autre mise en perspective s’impose, par ailleurs.

Ces manifestants sont devenus omniprésents dans notre vie publique, mais ils ne doivent pas pour autant être jugés représentatifs d’une large part de la population.

Au Québec, tout près de 90 % des personnes âgées de 12 ans et plus ont reçu au moins une dose de vaccin.

Bientôt, donc : neuf sur dix !

Ceux qui ne veulent pas se faire vacciner ne sont plus très nombreux.

Qu’on se le dise : au pays, la quasi-totalité de la population rêve de responsabilité collective et de solidarité.

La quasi-totalité de la population a envie qu’on mette toutes les chances de notre côté pour qu’on puisse vivre avec ce virus de la façon la moins douloureuse possible.

La quasi-totalité de la population, aussi, est en colère contre ceux qui nous empêchent de « tourner la page » sur cette crise, comme l’a si bien dit le président américain récemment.

Mais c’est une colère sourde.

Pratiquement indétectable.

Au contraire de celle des manifestants.

N’empêche, il faudrait peut-être l’écouter, cette majorité silencieuse et exaspérée.

Il ne s’agit pas de mettre dans le même panier tous ceux qui manifestent certaines craintes ou qui hésitent à se faire vacciner. Soyons clairs : on parle ici de ceux qui harcèlent nos enfants à l’école ou qui menacent nos politiciens. Les manifestants radicalisés.

Ces manifestants vont continuer à faire du bruit. Plus leurs coups d’éclat sont remarqués, plus ça les galvanise. Et plus ils tentent de trouver d’autres façons d’attirer l’attention.

C’est leur droit le plus strict de manifester, pourvu qu’ils cessent d’avoir recours à la violence et à l’intimidation.

Et qu’ils laissent nos jeunes tranquilles.

Mais gardons une chose en tête. Même s’ils font beaucoup, beaucoup de bruit, il ne faudrait pas oublier qu’ils sont beaucoup, beaucoup plus marginaux qu’ils peuvent en avoir l’air.

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