SANTÉ

L’orthorexie, cette zone grise du spectre des relations à la nourriture

Le bien-être est une quête personnelle qui rythme le quotidien de plusieurs et qui va jusqu’à définir leur identité, leur raison d’être. Est-il possible que la poursuite du bien-être puisse, au contraire et à l’insu de l’individu, devenir malsaine et affecter négativement sa santé globale ?

La pandémie a su exacerber les enjeux liés à notre relation avec la nourriture et avec notre corps. Les perturbations de la vie quotidienne, la perte de stratégies de gestion du stress, la diminution des interactions sociales, l’isolement, l’augmentation de l’effet des réseaux sociaux et des médias, l’anxiété et la sensation de perte de contrôle sont autant de facteurs qui ont contribué au développement d’une préoccupation excessive à l’égard du poids et de l’alimentation.

Plusieurs professionnels de la santé rapportent d’ailleurs avoir observé une explosion des consultations liées aux troubles des conduites alimentaires (TCA) depuis le début de la pandémie, surtout chez les jeunes. Il faudra toutefois attendre encore un peu avant d’avoir plus de données et d’études sur le sujet.

Environ un million de personnes vivant au Canada répondent aux critères diagnostiques d’un TCA (anorexie nerveuse, boulimie, hyperphagie, trouble de l’alimentation sélective et évitante, dysmorphie musculaire). Les données sont toutefois inexactes puisque de nombreuses personnes souffrant de leur relation à la nourriture ne reçoivent ni diagnostic, ni traitement.

Au-delà des TCA à proprement parler, la quête du bien-être peut aussi mener une personne à adopter des comportements socialement encouragés et perçus comme sains, mais qui, dans les faits, affectent négativement sa santé physique, mentale, sociale et émotive, sans nécessairement que ces comportements rencontrent les critères diagnostiques. La personne se retrouve donc quelque part dans les nuances de gris du spectre de la relation à la nourriture. L’enjeu n’est pas moindre et mérite d’être considéré.

D’un côté de ce spectre se trouve une relation saine avec la nourriture. De l’autre, un trouble des conduites alimentaires répondant à des critères diagnostiques. Entre les deux : une zone grise pouvant être invalidante et avoir un impact sur le bon fonctionnement d’une personne au quotidien.

Dans cette zone grise se situe l’orthorexie, définie comme un « comportement névrotique caractérisé par l’obsession d’une alimentation saine » selon l’Office québécois de la langue française. Le terme « orthorexie » a fait son apparition au début des années 2000 grâce au docteur Steven Bratman (MD, MPH), mais le concept n’est pas reconnu comme un trouble des conduites alimentaires selon le DSM-V, la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Avant d’explorer et de mieux comprendre cette zone floue, il convient de définir les extrêmes du spectre.

De comportement sain…

Une personne démontre une relation saine à la nourriture lorsqu’elle est en mesure d’observer avec curiosité les besoins de son corps et d’y répondre selon ses capacités et les circonstances du moment. C’est manger en quantité suffisante des aliments qui font plaisir à nos papilles et qui nous font du bien d’un point de vue émotif, psychologique et physique. Dans une relation qui est saine, la honte et la culpabilité sont généralement absentes, ainsi que le besoin de compensation ou de contrôle. L’autocompassion, le respect, la confiance et la bienveillance sont les sentiments qui dominent.

Il est important de noter que des enjeux systémiques font malheureusement entrave au développement de cette relation saine pour plusieurs. Nous n’avons qu’à penser à l’insécurité alimentaire, au racisme, à un environnement où règne la grossophobie et à l’omniprésence de la culture des régimes. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une responsabilité individuelle, mais bien collective.

… à troublé

L’opposé d’une relation saine à la nourriture et à son corps se présente sous les traits d’un trouble alimentaire ; une manifestation trop fréquente qui est plutôt le symptôme d’une souffrance profonde. Pour savoir si vous êtes susceptible de développer un TCA, l’organisme ANEB propose d’ailleurs un bref questionnaire.

Mais à quel moment des comportements bénéfiques, tels que bouger et s’alimenter de façon variée et équilibrée, deviennent-ils nuisibles à notre santé physique et mentale ?

Quand la préoccupation de bien manger ou de se dépenser prend trop de place et entraîne une détresse affectant notre qualité de vie.

Dans la société actuelle, notre santé et notre poids (les deux étant étroitement liés dans la croyance populaire) sont présentés comme tributaires de ces comportements, et l’on avance que l’atteinte d’un idéal ne serait qu’une question de volonté. Christy Harrison, nutritionniste américaine et auteure du livre Anti-Régime : Découvrez l’alimentation intuitive et faites la paix avec votre corps, appelle ces phénomènes la « culture des régimes » et la wellness diet, soit le « régime du bien-être ». En d’autres mots : la normalisation d’une relation troublée à l’alimentation.

Lorsque l’adoption de comportements en apparence sains est motivée par la crainte de prendre du poids ou par le désir d’en perdre, ou quand l’adoption d’une saine alimentation devient obsessive, on peut se permettre de se poser des questions.

Les statistiques parlent

80 % des femmes canadiennes veulent perdre du poids ; 67 % pensent à leur poids régulièrement ; 56 % disent s’inquiéter de leur poids et que ce dernier est source de stress ; 28 % constatent que la gestion de leur poids « domine » leur vie ; Au Québec, plus d’un jeune sur deux est insatisfait de son apparence physique.

Et on ne parle que de femmes cisgenres dans ces statistiques. Selon l’organisme ÉquiLibre, près d’un homme sur cinq serait insatisfait de son poids. Peu de données sont disponibles sur les personnes non binaires et transgenres au Canada. La préoccupation excessive à l’égard du poids et de l’alimentation ne discrimine pas (quoique certains groupes, dont les personnes ayant été socialisées comme femmes, soient plus à risque), et a des impacts majeurs sur la santé physique et mentale. Âge, identité de genre, poids, taille, neurodiversité, orientation sexuelle, couleur de peau, handicap… les TCA peuvent toucher des personnes présentant des caractéristiques très différentes. Il est aussi important de noter que l’intersectionnalité, soit le cumul de différentes formes de discrimination vécues par un individu, peut affecter son expérience.

Healthism

Nous vivons dans une société où être en bonne santé semble représenter une obligation morale et où les personnes en bonne santé mériteraient plus de respect et de ressources que celles qui ne le sont pas. On félicite leur volonté, leur ténacité, leur dévouement, mais à quel prix ? Le stress, la culpabilité et la honte de ne pas être « suffisamment en bonne santé » en sont donc d’autant plus dommageables.

Des stratégies à mettre en place

Retrouver l’harmonie avec son corps et recadrer sa propre relation à la nourriture pour son bien-être global est possible. Nous vous invitons à explorer et à expérimenter ces cinq stratégies dès maintenant.

Passer au peigne fin ses abonnements sur les réseaux sociaux : remplacer les comptes qui valorisent la perte de poids ou qui vous font vous sentir mal dans votre peau par des comptes prônant la diversité corporelle. Rompre avec la balance. On la remise, la donne ou la jette. Au revoir ! Observer ses goûts et préférences alimentaires afin de mieux satisfaire ses papilles gustatives. Pratiquer l’autocompassion : se parler comme on parlerait à un ami proche, soit avec douceur, empathie et bienveillance. Explorer ce que notre corps nous permet de faire et tenter d’en éprouver de la gratitude.

Prendre conscience des besoins biologiques, émotionnels et psychologiques du corps humain et les honorer dans la mesure du possible, sans égard au poids, en rejetant les règles, pensées et croyances qui nous empêchent de s’y connecter avec curiosité et bienveillance n’est pas un apprentissage linéaire. La route peut être longue et ardue, mais la liberté qu’apporte le voyage vaut les efforts.

Plusieurs organismes peuvent vous soutenir si vous souffrez d’un trouble alimentaire : ANEB, Maison l’Éclaircie et Arrimage Estrie. L’équipe de Manger en Harmonie est aussi disponible pour vous accompagner dans votre démarche pour trouver le bien-être de façon saine.

Par Marilou Morin Dt. P., Certified Intuitive Eating Counselor, Fondatrice de Manger en Harmonie, avec la collaboration de Clara Laflamme et Harmonie Guérin, étudiantes en nutrition, collaboratrices pour le Magazine Strøm

SOURCES

EDAC-ATAC, EDFC, NEDIC, NIED, La Stratégie canadienne en matière de troubles de l’alimentation : 2019 à 2029, [En ligne], Novembre 2019, [https://nedic.ca/media/uploaded/Canadian_Eating_Disorders _Strategy_2019-2029_-_dps_-_FRE.pdf].

ÉquiLibre. Pour une image corporelle positive, [En ligne], 1991. [https://equilibre.ca/].

GORDON, Aubrey. « We Have to Stop Thinking of Being ‘Healthy’as Being Morally Better », SELF, [En ligne], 7 août 2020, [https://www.self.com/story/healthism].

HARRISSON, Christy. « Intuitive eating coach & Anti-diet dietitian », 2017, [En ligne], [https://christyharrison.com/].

SHAH, M., SACHDEVA, M., et JOHNSTON, H. « Eating disorders in the age of COVID-19 », Psychiatry research, vol. 290, août 2020. doi : https://doi.org/10.1016/j. psychres.2 020 113 122

SIMPSON, Sean. « Managing a Healthy Weight : Canadian Women Speak Out », Ipsos Reid, [En ligne], 11 février 2008, [https://www.ipsos.com/en-ca/managing-healthy-weight-canadian-women-speak-out].

STANWORTH-BELLEVILLE, Karah. « Mise sur ce que ton corps peut faire, pas sur ce qu’il a l’air ! », ÉquiLibre, [En ligne], 22 novembre 2020, [https://equilibre.ca/mise-sur-ce-que-ton-corps-peut-faire-pas-sur-ce-quil-a-lair/].

TOUYZ, S., LACEY, H., et HAY, P. « Eating disorders in the time of COVID-19 », Journal of Eating Disorders, 20 avril 2020. doi : https://doi.org/10.1186/s40337-020-00 295-3

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