Privatisation de la santé

Déshabiller Pierre pour habiller Paul

Je ne sais pas si vous êtes inquiets, mais moi, je le suis grandement, quand je constate la tendance actuelle qui prend de l’ampleur dans notre système de santé : pour avoir accès à des soins nécessaires, autant dans le temps que sur le plan des ressources requises, il faut mettre la main dans sa poche et payer très cher.

Comme médecin de famille ayant exercé pendant 20 ans et encore 20 ans en tant que gestionnaire dans le réseau, je suis révolté quand je vois de plus en plus de services qui deviennent payants, avec en plus le déplacement de nos ressources vers le privé.

Par exemple, un nouveau service est offert dans une ville de l’Estrie : des médecins ont instauré un service de visites à domicile. Le coût est de 290 $ pour une visite de 20 minutes. Si la visite dépasse les 20 minutes, des frais supplémentaires s’ajoutent. Pour un médecin qui a déjà fait des visites à domicile, il est clair que cette offre de 20 minutes est un piège. Le médecin ne connaît pas la personne, ni ses antécédents médicaux et les médicaments qu’elle consomme. Il devra donc faire un questionnaire, un examen et selon le cas prescrire un plan de traitement, et tout cela en 20 minutes. Des services payants similaires sont offerts dans les régions de Montréal et de Québec.

Ce service de médecine privée offre également des consultations virtuelles pour le renouvellement de médicaments, les bilans sanguins, le renouvellement de permis de conduire.

Ces offres de services sont discutables au point de vue de la pratique médicale devant un patient qu’on ne connaît pas.

Il y a d’autres exemples de services privés, comme l’offre en mode virtuel de consultations pour les troubles du sommeil, justifiée par le fait que l’attente d’une consultation pour ce problème est de deux ans. Alors, en mode virtuel, vous avez accès à un psychologue ou à un psychothérapeute qui vous offre une thérapie cognitivo-comportementale. Les coûts, selon le nombre de séances, varient entre 1200 $ et 1800 $. En plus des coûts que le citoyen doit débourser, il est déplorable de constater, encore une fois, que l’on recrute à plein et attire facilement des ressources aussi importantes que des psychologues et des psychothérapeutes alors que l’on reconnaît l’état pitoyable des services en santé mentale.

Pêcher des deux côtés de la chaloupe

Le plus inquiétant, dans cette vague de privatisation, c’est l’adoption en catimini par le gouvernement de la Coalition avenir Québec de ce décret qu’Anne Plourde, de l’IRIS, décrit dans son texte1 du 18 janvier dans La Presse : « autoriser les médecins du régime public à vendre leurs services aux entreprises privées de soins virtuels ». C’est scandaleux ! Les médecins de famille n’auront donc plus à choisir entre le régime public ou le privé sans RAMQ. En permettant maintenant aux médecins omnipraticiens comme aux médecins spécialistes de pêcher des deux côtés de la chaloupe, de quel côté pensez-vous qu’ils offriront leur disponibilité, comme ce sera le cas pour les autres professionnels de la santé ?

Il semble assez évident que cette tendance dont nous sommes témoins va nécessairement continuer à se développer.

Car, comme le souligne Anne Plourde dans ce même article du 18 janvier, « les entreprises du secteur ont connu une croissance fulgurante […], certaines d’entre elles ayant quintuplé leur chiffre d’affaires depuis 2020 ».

La réalité est qu’avec de telles ententes signées, vous avez, entre autres, comme effet de déshabiller Pierre pour habiller Paul. Paul recrute facilement du personnel du réseau de la santé et c’est très payant. Pierre, lui, a une obligation d’offrir des services dans les urgences, dans les services hospitaliers et les soins aux personnes âgées, 24 heures sur 24. En conséquence et malheureusement, par manque de personnel dans notre réseau public, des situations comme celle vécue à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont seront de plus en plus répandues et continueront de mettre en péril l’universalité des soins. Permettez-moi d’être révolté.

1. Lisez la lettre d’opinion d’Anne Plourde

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