Groupe Sélection insolvable

Un ex-actionnaire craint pour sa créance de 12 millions

L’insolvabilité de Groupe Sélection augure fort mal pour Rémi Vigneault, important actionnaire de l’entreprise jusqu’en 2013. Après une bataille de huit ans, l’homme d’affaires a obtenu un jugement l’an dernier pour que le PDG Réal Bouclin lui rachète ses parts, comme convenu. Mais au lieu de se contenter du chèque de 12 millions, il a fait appel parce qu’il trouvait la somme insuffisante.

Aujourd’hui insolvable, l’entreprise de résidences pour personnes âgées n’a plus grand-chose à lui remettre. « Est-ce qu’il va rester quelque chose un jour pour valider ma créance ? », se demande l’homme d’affaires, aujourd’hui propriétaire d’une entreprise de pêche aux crustacés en Floride.

« Je suis préoccupé. Mon recours va au-delà des compagnies, on a un recours personnel contre lui, dit Rémi Vigneault. Mais ça serait prématuré de penser que ma créance n’est pas menacée. »

Saga judiciaire

Rémi Vigneault poursuit Bouclin depuis 2016 pour se faire payer les 28,53 % d’actions de Sélection qu’il détenait, en vertu d’une entente signée après sa retraite.

« À minuit moins une, juste avant le début du procès, il m’a remis ce qu’il croyait que ça valait », raconte Rémi Vigneault. Mais son chèque de 13,8 millions était trop bas, a tranché la Cour supérieure l’an dernier. Selon la décision, l’ex-associé de Bouclin aurait dû recevoir 4,7 millions de plus, en plus d’intérêts substantiels, soit au total quelque 12 millions supplémentaires.

Toujours insatisfait, Rémi Vigneault a porté la cause en appel. Selon lui, le juge aurait dû lui accorder en plus un dédommagement de 6,2 millions pour « oppression » – le mauvais traitement subi en tant qu’actionnaire. En attendant, il n’a toujours pas touché les 12 millions déjà accordés.

Au-delà de sa créance, il dit s’inquiéter encore plus pour ceux qui dépendent de Sélection.

« Je suis bien plus préoccupé pour les employés qui risquent de perdre leur travail, pour les sous-traitants qui risquent la faillite… »

— Rémi Vigneault, actionnaire de Groupe Sélection jusqu’en 2013

Des membres de sa famille et des amis hébergés dans des résidences de Sélection angoissent, dit-il. « Ils m’ont appelé pour savoir s’ils devraient déménager. »

La fin d’une amitié

« Réal Bouclin, c’est un ami d’enfance qui m’a approché en 2002 pour financer son projet, dit Rémi Vigneault. Il avait une vision démographique assez précise, il a bien visé ! »

Depuis, leur relation a pris une autre tournure. Rémi Vigneault se dit peu surpris du portrait « incompréhensible » et « inacceptable » des finances de Sélection qu’a brossé mercredi PwC en tant que représentant de ses banquiers. Ils reprochent à Bouclin son « style de vie somptueux » financé à même les liquidités de l’entreprise.

« M. Bouclin, quand vient le temps de payer, il n’est pas là », dit-il.

Dans le cadre de sa poursuite, Rémi Vigneault raconte avoir à plusieurs reprises demandé des bilans financiers à Sélection. « Quand on essayait de faire sortir les chiffres, on avait affaire à une gestion de pompier », dit-il. L’entreprise faisait ses paiements dans l’urgence, à la dernière minute.

Il ne doute guère que son ancien partenaire utilisait ses entreprises pour s’offrir des « bénéfices personnels », comme l’affirme PwC.

« Par exemple, moi je peux vous dire que jusqu’à mon départ en 2013, ses dépenses d’avion étaient payées par la société. »

— Rémi Vigneault

Il croit aussi que le Groupe a voulu prendre de trop grosses bouchées.

« C’est moi qui étais responsable du financier et du développement à l’époque, dit-il. Je n’aurais jamais accepté qu’on se mette dans des situations comme Molson. J’avançais de mon propre argent, je savais les capacités qu’on avait. »

Le Groupe a acquis les terrains de l’ancienne brasserie sur la rue Notre-Dame en 2019 avec Montoni. Sélection a toutefois été incapable de répondre à un appel de fonds de 1,8 million de son autre partenaire dans le projet, le Fonds de solidarité FTQ.

Un appel d’air pour Bouclin

Dans les circonstances, l’ex-actionnaire de Sélection regrette d’avoir fait appel du jugement qui lui accordait 12 millions. « Probablement que Réal était très heureux la journée que j’ai décidé de faire appel parce que ça lui donnait de l’oxygène. »

Aujourd’hui, les millions qui pourraient servir à payer Rémi Vigneault ne peuvent provenir que de la fortune personnelle de son ex-associé.

À Laval, la résidence de Bouclin vaut 5,5 millions, selon la Ville. En 2002, le patron de Sélection l’a toutefois acquise par l’entremise de la Fiducie Réal Bouclin.

Il a aussi accès à un vaste penthouse de plus de 10 000 pieds carrés, au 41e étage d’une tour de Miami Beach, acquis en 2013 pour la coquette somme de 15 millions $ US, selon les documents publics du comté.

Mais le condo appartient lui aussi à une fiducie de Bouclin, ainsi qu’à deux autres fiducies portant les noms d’Yves Mongeau et de Robert Laplante. Les deux hommes sont respectivement premier vice-président, Immobilier et vice-président directeur, Finance, à Groupe Sélection.

Le professeur de fiscalité à l’Université Laval André Lareau est formel : a priori, ces actifs seraient hors de portée d’une éventuelle saisie.

« La fiducie, c’est une autre personne, explique-t-il. Elle n’est pas responsable des dettes, sauf si les droits des créanciers ont été transférés en fraude. »

Bref, « la partie de hockey est perdue d’avance », juge André Lareau. « Tu ne mets même pas tes patins. »

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