Littérature

Prendre le train avec Jocelyne Saucier

À train perdu
Jocelyne Saucier
XYZ
255 pages

Neuf ans après Il pleuvait des oiseaux, qui a été traduit en 15 langues et a été adapté au cinéma l’an dernier par Louise Archambault, Jocelyne Saucier lance enfin un nouveau roman, À train perdu. La discrète et exigeante écrivaine nous a parlé de ce livre « plein et fragile comme un œuf », qu’elle a porté en elle pendant des années.

Quand Jocelyne Saucier a terminé d’écrire À train perdu au printemps, elle était enfin prête à recommencer à voir du monde. C’était sans compter le Grand Confinement, qui a forcé l’écrivaine de 72 ans à prolonger sa période d’isolement, cette fois bien involontairement.

« C’était le retour à la case départ, au travail solitaire dans ma petite maison, aux promenades avec mon chien. »

La vie a repris une certaine normalité depuis, mais c’est au téléphone, de sa demeure abitibienne, plutôt qu’en personne à Montréal, que Jocelyne Saucier nous a parlé de son nouveau roman. « C’est plus prudent », nous dit-elle.

Le succès international d’Il pleuvait des oiseaux a été un véritable tourbillon pour Jocelyne Saucier, qui a duré un bon trois ans avant qu’elle puisse revenir à ce qu’elle aime le plus : écrire. Alors, soulagée que ce nouveau roman voie enfin le jour ?

« Ah oui ! », s’exclame-t-elle spontanément.

« Ce livre m’a demandé beaucoup. Il y a beaucoup dedans, il est plein comme un œuf, mais fragile comme un œuf, et à un moment, j’avais l’impression qu’il allait me casser entre les mains. J’ai fini par sentir qu’il tenait tout seul, alors j’ai pu continuer. Mais j’ai ressenti une grande fatigue après. »

Cinq ans de travail

Jocelyne Saucier a mis environ cinq ans à écrire À train perdu. Mais ce roman, dit-elle, l’attendait depuis longtemps. C’est au cours d’un voyage en train vers Toronto, alors qu’elle cherchait une fin pour Il pleuvait des oiseaux – donc bien avant sa publication –, qu’elle a fait la rencontre de la femme qui allait devenir Gladys, personnage central d’À train perdu.

« Pendant ce voyage de plus de 10 heures, je voyais en biais une vieille femme immobile, avec à côté d’elle une glacière et une pile de magazines, qui n’a pas bougé de son siège, même pas pour aller aux toilettes. Je me demandais, mais qu’est-ce qui la retient ? Est-ce qu’elle est absorbée par une peine, un deuil, est-ce qu’elle fuit, où va-t-elle, connaît-elle sa destination ? »

Des années plus tard, cette figure anonyme qui n’avait cessé de l’habiter est devenue le fil rouge de ce roman d’errance qui démarre comme une enquête : mais pourquoi, par un matin comme les autres, Gladys, vieille dame joyeuse et sans histoire, a-t-elle quitté sa maison pour aller prendre le train, sans dire où elle allait, sans regarder derrière, sans plus jamais donner de nouvelles ?

Le narrateur, sorte d’alter ego de Jocelyne Saucier, est celui qui part sur les traces de Gladys. Sa quête devient prétexte à une série de rencontres avec des personnages particuliers, à de vieux souvenirs qui remontent à la surface, à des histoires et des anecdotes sur le Nord.

Parce que quand Jocelyne Saucier dit que son livre est « plein », c’est vrai. On y retrouve (entre autres) : un homme qui a tenu le recensement des morts dans la mine locale ; une femme dépressive ; le (vrai) nom d’une ville – Swastika pour ne pas la nommer – qui suscite le malaise ; de légendaires frères conducteurs de train ; un nostalgique groupe d’anciens élèves des « school train », qui sillonnaient le nord de l’Ontario en apportant la connaissance dans les lieux les plus éloignés.

Le Nord, une inspiration

Le Nord semble être pour Jocelyne Saucier une source intarissable d’inspiration. « Ça me nourrit. Je vis dans le Nord, et le Nord a une vie si différente des autres régions. Ce n’est pas l’arrière-pays bucolique, ah non, c’est une histoire assez wild ! »

Inspirante et peu connue aussi – « parfois, je me sens l’unique détentrice de ces histoires », confie-t-elle, précisant qu’elle n’a pas mis le cinquième de sa recherche dans son livre.

« Je ne suis pas historienne non plus. La recherche peut nourrir l’imaginaire, mais elle peut l’écraser aussi. »

— Jocelyne Saucier

Si Gladys est le fil conducteur du récit, le train est celui qui le fait se déployer. Le chemin de fer est associé au Nord et à son développement, mais c’est aussi le vestige d’une autre époque.

« Les trains sont anciens, lourds, lents, pas fiables, et il faut le dire, en voie d’extinction. »

Cette image de la locomotive qui fend la forêt pendant la nuit, Jocelyne Saucier l’aime bien. « Dans un wagon, on est dans une bulle en dehors du temps, chaude et protégée contre les moustiques et les ours. J’aime la vie qu’il y a sur ces trains aussi. »

Lumière

Il y a aussi plein de questions graves dans À train perdu. Comme dans Il pleuvait des oiseaux, la mort et le suicide font partie des préoccupations de l’écrivaine, et une scène-clé est placée littéralement au cœur du récit.

« C’est choisir sa mort, oui, mais vivre sa mort surtout », dit Jocelyne Saucier, qui s’est inspirée de la mort d’une amie malade, qu’elle a veillée avec d’autres voisins pendant ses derniers jours.

« Elle était très forte, très en contrôle. Avant de mourir, elle a dit : “J’aimerais ça rester, mais je suis curieuse de voir comment c’est mourir.” »

À travers le personnage de la fille de Gladys, Lisana, dépressive et suicidaire, l’autrice s’intéresse aussi à la tyrannie du bonheur.

« Il y a des gens qui ne peuvent pas être heureux. Mais ce n’est pas parce qu’on n’est pas heureux qu’on a raté sa vie, non, non, non ! »

— Jocelyne Saucier

C’est d’ailleurs l’image la plus puissante qu’elle garde de son livre : celle de Lisana « qui marche et qui marche » dans Toronto, et qui a trouvé comment vivre malgré son malaise. « Elle a trouvé comment ne pas vivre », dit Jocelyne Saucier, qui a voulu instiller une dose d’espoir et de lumière dans son roman.

À ce road trip qui prend son temps – « pendant tout le travail d’écriture, j’avais peur d’aller trop vite, j’avais toujours le pied sur le frein » –, Jocelyne Saucier ne sait pas quoi souhaiter tellement les temps sont encore incertains.

« Je ne sais pas ce qui peut lui arriver. Comment il sera accueilli, s’il trouvera son chemin. J’ai un sentiment distancié par rapport à ça, je n’arrive même pas à angoisser, et puis c’est indécent de s’inquiéter quand des centaines de milliers de personnes meurent. Il y a quelque chose d’irréel dans le fait qu’il soit terminé et qu’il sorte. Mais il sort et on verra. »

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