Maison

Faire le deuil de sa maison

La pendaison de crémaillère fait partie des rituels lorsqu’on emménage dans une nouvelle demeure. Mais comment dit-on au revoir à une maison ou à un appartement ? Après 20 ans passés sous le même toit, notre journaliste s’est posé la question.

Comment dit-on au revoir à une maison qu’on a profondément aimée, qui a été témoin de soupers d’amis mémorables, de dizaines de Noël en famille et d’innombrables fêtes d’enfants ? Et pourquoi est-ce important de le faire ? À la veille de quitter la maison où j’ai habité durant 20 ans, j’ai posé la question sur Facebook : j’ai reçu plus d’une centaine de témoignages. Plusieurs racontaient comment ils avaient souligné leur départ d’un lieu qui avait compté à leurs yeux.

« Les rituels sont importants, confirme Chantal Dauray, auteure du livre Réinventer vos cérémonies, fêtes et rituels ! publié en 2004 chez Stanké. Avant, ils étaient surtout en lien avec la religion. On suivait les consignes. Aujourd’hui, on se réinvente [thème à la mode]. C’est le cas pour les rites de passage, comme un déménagement. »

« Une maison, c’est plus que quatre murs, c’est un pan de notre histoire, des grandes joies comme des peines. »

— Chantal Dauray, auteure du livre Réinventer vos cérémonies, fêtes et rituels !

Il y a donc une grande partie émotionnelle lorsqu’on quitte une maison, rappelle celle qui se décrit comme une « spécialiste du lien ». « Parfois, précise Chantal Dauray, c’est un départ voulu : un envol, une maison plus grande ou plus petite... D’autres fois, on doit quitter à la suite d’une séparation. Dans tous les cas, il y a une perte de repères. Et si pour certains, quitter une maison se résume à une simple transaction immobilière, il demeure que, dans tous les cas, il faut savoir boucler la boucle, sinon il restera des trucs pas vécus et donc, pas réglés. »

Remercier notre maison

Alors comment dit-on au revoir à une maison ou à un logement qui a été notre refuge ? « Certains organisent un souper d’adieu durant lequel chacun raconte un moment vécu dans la maison, note Chantal Dauray. Il y a aussi ceux qui transplantent un végétal – un lilas, par exemple – de l’ancienne maison à la nouvelle, ou qui confectionnent un album de photos. »

Pour l’auteure et chroniqueuse Marcia Pilote, qui a déménagé 14 fois dans sa vie, chaque déménagement s’est accompagné d’un rituel d’au revoir.

« Quand j’ai quitté mon premier appartement, un 4 1/2 que je partageais avec ma sœur Brigitte [l’écrivaine Brigitte Pilote], ça m’avait fait de la peine de quitter, raconte-t-elle. C’était symbolique, c’était mon premier appartement, j’ai donc organisé un rituel que j’ai fait seule. J’avais l’intention de bien vivre ce passage, j’ai établi ça très tôt dans ma vie. »

Chaque fois qu’elle quitte une maison, celle qui vient de publier Les cahiers de Marcia : apprendre à être, aux éditions Béliveau, fait donc le tour de chaque pièce avec une bougie. « Je dis à haute voix tout ce que j’ai vécu dans cette pièce : merci pour les repas, les échanges, les livres que j’ai lus... les fois où j’ai ri ou pleuré. »

Parfois, Maria Pilote rachète carrément un objet ou un meuble – « une fois, c’était une baignoire sur pattes » – pour pouvoir revivre la même satisfaction dans sa nouvelle demeure. « Les déménagements, dit-elle, c’est comme les séparations et les maladies, ça fait partie de notre bilan de vie. »

Immortaliser chaque objet

« On traverse des lieux, mais on est aussi traversé par des lieux et par des maisons », suggère Bruno Lemieux, professeur de littérature et de communication au cégep de Sherbrooke. Au début des années 2000, à la mort de son grand-père, M. Lemieux a dû faire ses adieux à la maison familiale. « C’est une maison qui avait appartenu à mon arrière-grand-père, dit-il. Elle est sortie de la famille, puis mon grand-père l’a rachetée. Cette maison a été notre point d’ancrage, c’était la maison des vacances d’été, de Noël... »

Construite au XIXsiècle, il s’agissait d’une maison avec trois faces et une grande galerie. Une maison qui a eu deux vies, aussi : la première, à la campagne, puis une seconde dans le village de Saint-Éphrem-de-Beauce, où la famille l’a déménagée sur un grand terrain et où elle se trouve toujours.

À la mort de son grand-père, la décision a été prise de la vendre. Bruno Lemieux est donc allé y passer quelques jours en compagnie de sa grand-mère et d’une de ses tantes, et il a vraiment pris le temps de faire ses adieux.

« Il fallait défaire le jardin de mon grand-père, descendre des choses du grenier, raconte-t-il. J’en ai profité pour tout photographier : l’intérieur des placards, des tiroirs, des armoires. La vaisselle blanche avec sa bordure noire, le calendrier du Sacré-Cœur, l’établi... tout ça témoigne d’une époque qui s’efface peu à peu. C’était l’automne, ma grand-mère a fait des tartes aux pommes avec les derniers fruits du pommier. Ce sont des moments très précieux. »

Bruno Lemieux a fait le tri dans ses photos et a fait graver un CD qui lui permet de revisiter la maison en images. « Cette maison, c’était comme un bouclier, une protection », souligne celui qui a publié le recueil de poésie Dans le ventre la nuit (Noroît) en partie inspiré par la maison familiale.

Et quand il visite sa tante et son parrain qui habitent toujours à Saint-Éphrem-de-Beauce, M. Lemieux fait toujours un détour pour repasser devant « sa » maison.

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