Ma vie (5e et dernier volet)

De l'itinéraire à L'Itinéraire

Dans la chronique précédente du 15 mai...

Ma consommation de drogues augmente de plus en plus, m’entraînant dans un cycle infernal : pertes d’emplois, cures de désintoxication, rechutes, arrestations. Je décide de quitter les Laurentides pour venir à Montréal. C’est le début de mon itinérance.

À mon arrivée à Montréal, je m’informe des endroits où il est possible de manger et de dormir gratuitement. Le premier soir, je me rends à la mission Bon Accueil où l’on me sert un repas. Après la douche obligatoire, on me dirige vers le lit désigné par les intervenants. Avant de dormir, je me pose plusieurs questions : « Comment ça se fait que t’es rendu dans cette situation-là ? Comment t'es-tu rendu si bas dans ta vie ? Et comment te sortir de ce tourbillon d’enfer ? »

Le réveil est à 5 h 45 pour le petit-déjeuner. Nous devons quitter pour la journée, au plus tard à 7 h. Un gars me montre tous les endroits où il va pour manger : l’Accueil Bonneau, la Maison des Amis, le centre d’aide Toit rouge. Un autre me dit que la Maison du Père est le « cinq étoiles » des organismes d’aide aux itinérants.

Ce que je déplorais le plus était de perdre tous mes après-midis à trouver un endroit où dormir. Je me promenais d’une place à l’autre parce qu’il n’était pas possible de rester plus de 15 jours par mois au même endroit. Ce manège a duré environ un an, allant d’une mission à l’autre tout en cherchant des endroits pour passer le temps durant la journée.

Le début comme camelot à L’Itinéraire

Un jour, l’une de mes connaissances me demande si je connais L’Itinéraire. Il m’explique que c’est un endroit où les personnes itinérantes sont les bienvenues et qu’il est possible de vendre un journal de rue pour s’en sortir. J’y vais, sans savoir à quoi m’attendre. Après une discussion avec le responsable, je décide de m’inscrire comme camelot.

On me remet cinq revues et on me souhaite bonne chance. Je m’empresse de finir mon café et je pars.

Une fois arrivé à mon point de vente, je demande à tout le monde s’il veut bien m’encourager, car c’est ma première journée. En 10 minutes, je vends tous mes exemplaires. Sans perdre un instant, je retourne à L’Itinéraire en acheter 10 autres.

Je commence à vendre à temps plein. De 6 h à 9 h, je vends au métro Square-Victoria pour profiter de l’heure de pointe, puis je passe le reste de la journée au coin de Mont-Royal et Fabre. J’économise le plus possible et, en seulement trois mois, je mets assez d’argent de côté pour me louer une chambre. Je sors peu à peu de l’itinérance.

Deuil et dépression

En 2018, mon frère Gaétan et moi avons eu droit à un logement subventionné grâce à L’Itinéraire. À partir de ce moment, ma vie a changé du tout au tout. Au lieu de payer 550 $ par mois pour une chambre, je pouvais vivre dans un 4 1/2 tout compris pour seulement 248 $. Nous pouvions enfin manger à notre faim, sans être obligés de faire la queue pour de la nourriture gratuite.

Malheureusement, à la fin de 2019, mon frère Gaétan meurt. Un très dur coup pour moi. Puis la pandémie frappe quelques mois plus tard. Durant le confinement, mon chat, Doudoune, avec qui j’avais connu 12 ans de bonheur, meurt à son tour. Je plonge alors dans une profonde dépression. Tout mon monde s’écroule. Plus rien ne me retient.

Un matin, j’appelle à L’Itinéraire, expliquant mon état d’esprit. En quelques minutes, je reçois un numéro pour m’aider. Grâce aux différents intervenants avec qui je discute, je reprends goût à la vie, et mon moral remonte.

Réinsertion sur le marché du travail

Quelques mois plus tard, je me fais élire représentant des camelots. Je reprends confiance en moi avec ces nouvelles responsabilités. Mon implication me permet de commencer un programme de réinsertion sociale à la distribution de L’Itinéraire. Après quelque temps, je commence à en faire de plus en plus, ce que ma responsable remarque. Voyant mon intérêt et ma motivation à apprendre, elle me donne de nouvelles tâches.

Puis un jour, elle me demande si je me sens prêt à réintégrer le marché du travail.

Lors d’une rencontre avec le directeur général, on m’offre alors le poste de responsable de la distribution et des points de vente des camelots. Quelle surprise !

Je n’en revenais tout simplement pas. Qui aurait pensé qu’en 2022, je retournerais sur le marché du travail avec un poste de bureau dans un environnement que j’aime et que je connais.

Le 7 mars dernier est mon premier jour. Je commence ma formation, avec bien sûr une certaine fébrilité, car même si je connaissais assez bien le côté distribution, je ne maîtrisais pas les systèmes informatiques. Mais on m’a tout de suite rassuré en me disant que l’on allait prendre le temps nécessaire pour me former correctement.

Merci

Juste le fait d’être assis à ce bureau, je me suis senti revivre. Plus j’apprends et plus je me sens utile dans mon travail pour les camelots. Car bien que je sois employé maintenant, mon but premier est de venir en aide aux camelots.

À présent, j’entrevois un avenir plus facile et je peux de nouveau penser à des projets. Mais en premier lieu, je veux travailler sur ma santé en faisant plus de sport, une activité que je ne pouvais pas vraiment me permettre à cause du manque d’argent.

Je veux sincèrement remercier le Groupe L’Itinéraire de m’avoir donné cette chance et d’avoir cru en moi. Entouré d’une aussi belle équipe, je ne peux que me sentir à ma place. Sans oublier tous mes clients et clientes qui m’ont encouragé toutes ces années. Je les remercie de leur fidélité. Il aura fallu que je fasse beaucoup de travail sur moi pour me rendre où je suis aujourd’hui, mais sans L’Itinéraire et toute l’équipe, jamais je n’aurais pensé y arriver. Comme vous venez de le voir, oui, le Groupe a sa raison d’être.

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