Bernard Tapie 1943-2021

Une vie d’aventures

De la banlieue ouvrière de son enfance à un hôtel particulier de Saint-Germain-des-Prés, du banc des ministres à celui d’une cellule de prison, il avait démontré que tout est possible. Milliardaire à 40 ans, ruiné à 70, l’homme d’affaires continuait à appliquer sa méthode : « Je retiens le meilleur, le pire je le mets de côté. » Aussi détesté qu’adulé, il restera un exemple de combativité. Bernard Tapie est mort à 78 ans le 3 octobre à Paris.

Il était brun, il était beau, il sentait bon le sable chaud, mon légionnaire… Édith Piaf aurait pu chanter la saga du fils d’un ouvrier chauffagiste et d’une femme de ménage, né au Bourget, catapulté en quelques années sous les feux de la rampe que jamais il ne quittera, en dépit de la montagne russe que fut sa vie.

Mort à crédit, écrivait Louis-­Ferdinand Céline. Vie à crédit, faite d’esbroufe et d’audace, de coups de génie et de coups d’épée dans l’eau, d’un homme qui démentit avec allégresse l’une des perles de la sagesse des nations : qui trop embrasse mal étreint. Il fut vendeur de télés, chanteur de charme, entrepreneur tout-terrain, député, ministre, PDG, acteur de théâtre et de cinéma. Un La Fayette de la faillite en même temps qu’un maître gestionnaire de son image, un formidable promoteur sportif qui hissa, le cycliste Bernard Hinault au faîte de ses performances en 1993 et l’Olympique de Marseille au rang des clubs de légende.

La démesure fut sa mesure, l’anormalité sa norme. Il entra par effraction dans un système qui, faute de puissants protecteurs, ne pouvait un jour que le rejeter. Cela ne l’empêcha pas, de cellule de prison en villa de rêve, de disgrâce politique en come-back flamboyant, de continuer, bon an mal an, à posséder le beurre et l’argent du beurre, l’approbation du crémier et le sourire de la crémière.

Dans une France qui se méfie des aventuriers tout en en rêvant la nuit, il fut longtemps un symbole de ce qui aurait pu arriver aux tenants du tiers état si le clergé et la noblesse du royaume n’avaient pas été aussi verrouillés et si lui-même avait eu la patience de forger à la fois stratégie de long terme et alliances nécessaires.

Winston Churchill écrivait : « On considère le chef d’entreprise comme un homme à abattre ou une vache à traire. Peu voient en lui le cheval qui tire le char. » Tapie fut, à l’insu de son plein gré, l’une des clés de voûte des années 1980 qui virent, sous les mânes triomphaux de Mitterrand, le mariage légèrement honteux mais amoureusement raisonnable de la gauche éteinte et du capitalisme vibrant. Au bout d’un an de galipettes socialistes, le Machiavel de Jarnac comprit qu’il allait droit dans le mur et qu’il importait urgemment de doter les militants du progressisme made in Solferino des habits rassurants de l’économie de marché. Enfin, Tapie vint. Il avait maîtrisé d’instinct les conditions nécessaires et suffisantes de la réussite quand on part de rien ni de personne.

Il fit l’inventaire des rêves et des fantasmes d’un pays en pleine mutation et en devint la vivante illustration.

Il achète et il vend, il vend et il achète, utilisant toutes les armes de la loi sur les acquisitions d’entreprises en faillite ou en liquidation judiciaire. Il échoue ici, réussit là, mais devient en quelques années multimillionnaire, flambeur et symbole. Le sport et le culte du corps, le bio et la mode, le Tour de France et la Coupe d’Europe : Tapie se met en scène dans les publicités pour ses marques, se fait VRP de l’entreprise et vante ses piles Wonder, fonde des écoles de vente pour former les jeunes à l’aventure du carnet de commandes, des marges bénéficiaires et du retour sur investissement. La Bourse, c’est la vie.

Merveilleuses années 1980 où l’argent et la com’ célèbrent sensuellement leur union dans toutes les mairies de la gauche révolutionnaire en paroles et gestionnaire en actes. Tapie est le maître de cérémonie rêvé, il n’y a qu’à le laisser faire. Pierre Mauroy, alors premier ministre, ne dira-t-il point : « Si ce qui est bon pour l’OM est bon pour le pays et bon pour le PS, alors vive l’OM ! » ?

Tapie allait emporter le morceau : Gavroche bien de chez nous, malin, séduisant, natural born tchatcheur, guide du champ des possibles face à une génération orpheline d’idées.

Il ne parlait ni Ena ni Cour des comptes, ni Palais-Bourbon ni Bercy, mais langage des bistrots et de la rue, des bureaux et des magasins, des salons et des stades. On se souvient des conférences du Palais des Congrès où, quinze ans après Mai 1968, les étudiants en école de commerce applaudissaient à tout rompre l’homme d’affaires dans sa Porsche, le pilote dans son jet privé et le capitaine sur son « Phocéa ». L’émission « Ambitions » sur TF1 paracheva le travail et son autobiographie, « Gagner », se vendit à 500 000 exemplaires. À l’époque, les magazines savaient en mettant Nanard en couverture qu’ils augmentaient leurs ventes d’au moins 10 %.

Ne jamais oublier que Tapie fut l’anti-Mai 68 par excellence. Le fils de prolo n’avait que faire des enfants de bourgeois rêvant d’aller dans le dortoir des filles ou de chercher la plage sous les pavés. Dans la tragi-comédie de Mai 1968, il eût été incontestablement plus CGT qu’anarchiste allemand. Il me souvient d’un dîner chez le publicitaire Jacques Séguéla, où se rencontraient pour la première fois les deux grands « populistes » de l’époque : Tapie et Coluche. Tous les deux, enfants de familles modestes, étaient devenus riches et célèbres ; tous deux parlaient, chacun dans son registre, un langage clair et fort, et connaissaient une ferveur populaire et incontestée. Le dîner commença avec des échanges sympathiques et décontractés, jusqu’au moment où, alors qu’on venait de servir le dessert, Coluche sortit de sa poche une feuille d’aluminium, la déploya et se fit illico deux lignes de coke qu’il sniffa promptement. Je vis immédiatement le visage de Tapie se fermer. Il ne prononça pratiquement plus une parole jusqu’à la fin du repas et partit en vitesse. Le lendemain, au téléphone : « Mais quel con ! Qu’est-ce que c’est que ce type qui se drogue en plein dîner, comme ça, devant tout le monde ? C’est minable. » Je sentais Tapie profondément déçu et furieux. Il se faisait une joie de voir un alter ego et se retrouvait dans le choc des cultures : deux personnes de la même génération, mais dont les parcours et les objectifs étaient profondément dissemblables. Sex and drugs and rock’n’roll d’un côté, ambition et « gagne » de l’autre. Deux France, deux styles, deux peuples.

Le grand malentendu s’épaississait. À ce degré de popularité, la politique est là qui t’invite et qui t’aime. François Mitterrand apprécia très vite, après le mano a mano télévisé Tapie-Le Pen, l’aventurier en dehors des clous qui se voulait seul vrai voyant face au borgne. Va pour les élections. Député en 1989, puis en 1993, tombeur de Michel Rocard lors des européennes de 1994, la voie de la mairie était ouverte : à nous deux Marseille ! Entre-temps, la fabuleuse victoire de l’OM en Ligue des champions n’avait pas été altérée par les magouilles avec le club de Valenciennes.

Mais il y eut le talon d’Achille, l’immense défaut de la cuirasse, le point noir où tout s’est défait, alors que sonnaient plus fort que jamais les trompettes de la renommée : le ministère de la Ville, où Tapie dura ce que durent les roses, en raison de la ténébreuse affaire Tranchant.

Le glorieux rachat d’Adidas aux sœurs Dassler signa aussi le triomphe de l’homme d’affaires et la défaite du politique. On ne fera pas ici l’inventaire d’un quart de siècle de conflits juridiques entre Bernard Tapie et le Crédit lyonnais, qui procura, selon les dires mêmes de Nanard, la bile et le mauvais sang qui furent à l’origine du maudit « crabe » qui finit par tout emporter. Robert Louis-Dreyfus, qui racheta Adidas au Crédit lyonnais – les deux en tirèrent de très substantielles plus-values –, l’avouait lui-même : « Si Bernard Tapie n’avait pas fait de politique, il serait encore propriétaire d’Adidas. »

Tapie : miroir réfléchissant, né trop tard dans un monde trop vieux, dans une France où la marmite du système éjecte tôt ou tard des produits qui refusent de bouillir à la température correcte. Toujours est-il que l’homme fut aussi un formidable marqueur de l’air du temps, une éponge mémorielle. Je me souviens, étant directeur littéraire chez Robert Laffont et éditeur de « Gagner », d’avoir truffé le livre de citations d’écrivains que Tapie n’avait jamais lus, faute de temps. La veille de son passage chez Bernard Pivot dans « Apostrophes », je lui avais rappelé la liste des auteurs concernés, en lui expliquant à chaque fois de qui il s’agissait. Le lendemain, en direct à la télévision, il en parlait avec l’assurance de celui qui avait passé sa vie dans les bibliothèques. Il avait l’intuition immédiate des faits et gestes de la personne en face de lui, de sa psychologie, de son comportement.

Mais il n’en était pas moins seul avec son Gibraltar unique, son rocher originel, son point d’ancrage, sa femme Dominique et ses enfants. Les inconditionnels. Quelques amis en plus.

Mais tout le reste fut batailles permanentes, défis en cascade, challenges à répétition, mus par ce que Paul Éluard définissait joliment comme « le dur désir de durer ».

L’un des plus beaux exemples de cette résilience s’est prolongé jusqu’à la fin : l’incroyable et interminable feuilleton entre la banque et l’homme d’affaires à coups d’avocats et de juges, d’arbitrages et de concordats, de faillites et de sursis, de cours d’appel et de cassation, de va-et-vient avec les pouvoirs successifs pour tenter d’arracher des solutions de survie. Quel que soit le jugement que l’on porte sur le personnage, il faut quand même rappeler que sa propre banque, la SDBO, filiale à 100 % du Crédit lyonnais, avait annoncé à Tapie la vente d’Adidas pour le prix de 2 milliards de francs, alors que le montant réel était de 4 milliards, somme prêtée à Robert Louis-Dreyfus par le biais de sociétés offshore, au taux d’intérêt, à l’époque affriolant, de 0,5 % … En une image : vous demandez à votre banque de s’occuper de vendre votre maison à 1 million ; elle vous annonce que c’est fait et vous découvrez plus tard que son prix d’achat s’est élevé en réalité à 2 millions. De plus, huit mois plus tard, Robert Louis-Dreyfus introduisait Adidas en Bourse, obtenant une capitalisation immédiate de 11 milliards de francs. Pendant des années, les avocats de Tapie défendirent la thèse de l’entrepreneur spolié alors que leurs adversaires estimaient que celui-ci était criblé de dettes et qu’il n’avait pas à recevoir un centime.

L’épisode le plus spectaculaire et le plus révélateur de l’incroyable imbrication, chez Tapie, entre affaires et politique se situe en octobre 1994. Nous sommes à quelques mois de l’élection présidentielle. Les grands favoris s’appellent alors Balladur et Delors. Chirac et Jospin traînent désespérément dans les sondages. Tapie est aux abois : son groupe est gravement menacé. Il est approché par deux des bras droits de Balladur qui lui font une proposition qu’on ne saurait refuser, selon l’immortelle expression de Don Corleone dans « Le parrain ». Bernard doit se présenter aux élections : avec sa popularité, il peut obtenir facilement 8 à 10 % des votants et faire ainsi capoter Delors, assurant la victoire du grand Mamamouchi. En compensation, on lui promet la fin de ses difficultés financières. Fin novembre, le tribunal de commerce de Paris prononce le redressement judiciaire de Bernard Tapie Finance ; concordat, mise sous tutelle, etc. L’espoir est là et toutes les portes restent ouvertes. Quelques jours plus tard, le 11 décembre pour être précis, Jacques Delors déclare à l’émission « 7 sur 7 » qu’il jette l’éponge. Le 13 décembre, le même tribunal de commerce, présidé par la même personne, proclame la liquidation du groupe Bernard Tapie. Passer en moins de deux semaines du redressement à la liquidation est assez unique dans les annales judiciaires. Explication : les balladuriens, n’ayant plus besoin de Tapie après la défection de Delors, tirent la chasse. Pour solde de tout compte.

Excès à chaque fois : il n’a plus rien. Son hôtel de la rue des Saints-Pères est hypothéqué, il n’y occupe plus qu’un deux-pièces cuisine et passe huit mois en prison pour malversation ; la série noire perdure. Tapie est fini, les médias qui l’encensaient se retournent contre lui, les années Tapie deviennent les années fric, comme si les princes qui nous gouvernaient à l’époque avaient toujours besoin d’un judicieux bouc émissaire pour continuer de se revêtir de probité candide et de lin blanc. Quoi ? Une collusion entre le pouvoir et les affaires, c’est connu, ça n’existe pas. Il y avait juste ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal, c’est fini. Rideau.

Mais le bougre ne renonce pas. Il continue à se battre. Il obtient un arbitrage favorable qui estime que l’État lui doit 403 millions d’euros. Il retrouve la totalité de la jouissance de son hôtel particulier germanopratin, achète la plus belle villa de Saint-Tropez, sans compter d’autres propriétés. Surtout, pas question pour lui de quitter les feux de la rampe : au cinéma avec Lelouch, au théâtre avec « Vol au-dessus d’un nid de coucou », en studio avec Doc Gynéco, à la télévision dans des émissions spéciales ; sa vie est un manège qui ne s’arrêtera jamais de tourner.

Besoin de reconnaissance ? D’identité ? De revanche ? Tout cela à la fois ? Laissons la psychologie. L’homme a forcé les portes du système, a commencé par gravir l’escalier de service, a découvert la vaisselle en or, les avantages de la libre entreprise et des combines intéressantes, mais n’a jamais voulu se plier à la condition nécessaire, sinon suffisante, pour acquérir et conserver la puissance, la fortune et l’art de tirer les ficelles.

Cette condition, évidemment, consiste à faire profil bas. Discrétion oblige. Créer des fondations, oui ; faire le clown à la télévision, non. Fonder des œuvres caritatives, oui. Batifoler sur les planches, non. Se tenir à carreau, oui. Jouer au roi de carreau, non. Il n’a tiré aucune leçon de sa relation suivie avec le prince des réseaux et de la manœuvre, le Clausewitz de la prise du pouvoir : son idole François Mitterrand, qui aimait pourtant bien ce référentiel bondissant qu’il a utilisé avec bonheur contre Le Pen puis contre Rocard, sans compter les apparatchiks socialistes qui voulaient depuis toujours sa peau.

Mais force est de le reconnaître : au plus bas, nié, détesté, moqué voire méprisé, Tapie est resté debout. Aucun arbitre n’a jamais réussi avec lui à compter jusqu’à 10. Cabossé, blessé, touché, il se relevait et cent fois sur le métier remettait son ouvrage. Ça s’appelle comment, cette attitude, cher Edmond Rostand ? Ça s’appelle le panache. En quoi Tapie restera, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, un vrai héros à la française. Adieu l’ami.

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