Arrêtons le cirque des bagarres au hockey

Trois bagarres, deux buts. C’est le lamentable bilan du Canadien lors de son match perdu contre les Panthers de la Floride au Centre Bell jeudi dernier.

Les spectateurs ont donc pu assister au spectacle de jeunes hommes s’échangeant des coups à la tête à mains nues.

On en vient à considérer ces scènes comme banales. Arber Xhekaj, le nouvel homme fort du Canadien, en était déjà à sa dixième bagarre cette saison – et sa deuxième de la semaine.

Ces manifestations de violence sont pourtant aberrantes.

Faites ce que Xhekaj, Pezzetta et Matheson ont fait jeudi soir chez vous, au bureau ou dans un bar, et vous verrez rapidement arriver les gyrophares et les accusations de voies de fait.

Au cours des dernières années, les connaissances scientifiques sur les dangers des coups à la tête ont grandement progressé. À Ottawa, un « sous-comité sur les commotions cérébrales liées aux sports » a été formé en 2019. On y a même fait témoigner le commissaire de la Ligue nationale de hockey Gary Bettman.

À Québec, le député libéral et ex-homme fort du hockey Enrico Ciccone a déposé deux projets de loi pour interdire les bagarres dans les ligues où des mineurs pratiquent des sports, le dernier en date de décembre dernier.

La ministre québécoise des Sports, Isabelle Charest, dit avoir le dossier à cœur et on la sent sincère. Même chose du côté de son homologue fédérale Pascale St-Onge.

Et pourtant. Malgré les déclarations, les audiences, les rapports et les recommandations, rien ne change, ou si peu.

La preuve : chaque semaine, tant dans la Ligue nationale de hockey (LNH) que dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ), des joueurs se tapent sur la gueule.

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La retraite est souvent tout sauf glorieuse pour les fiers-à-bras du hockey.

En 2011, Wade Belak s’est suicidé. Après sa mort, les médecins ont découvert qu’il souffrait d’une encéphalopathie traumatique chronique – une affection causée par les chocs à la tête qui peut provoquer l’irritabilité, la dépression et des troubles de mémoire.

C’est loin d’être un cas isolé.

Derek Boogaard. Steve Montador. Rick Rypien. Todd Ewen. Bob Probert. Tous d’anciens « policiers » sur patins de la LNH. Tous des hommes hypothéqués par leurs combats qui ont mis fin à leurs jours.

Combien d’autres vivent avec des problèmes de dépression, de violence, de dépendance ?

L’ineffable Gary Bettman, commissaire de la LNH, répète que les bagarres sont saines pour le hockey. Qu’elles font sortir le méchant, comme une soupape sans laquelle le sport serait encore plus violent.

C’est de la bouillie pour les chats.

En juin dernier, des chercheurs ont montré qu’après une bagarre, le nombre de pénalités mineures imposées pour des actes violents, loin de diminuer, augmente. Et que les équipes qui se battent commettent aussi plus d’infractions mineures⁠1.

C’est vrai, les bagarres sont moins nombreuses qu’il y a quelques années dans la LNH et la LHJMQ.

En 2020, la ministre des Sports Isabelle Charest avait même menacé de retirer une aide financière aux équipes de la LHJMQ si elles ne se montraient pas plus sévères envers les bagarres.

Depuis, un joueur qui jette les gants se voit imposer une pénalité d’inconduite de 10 minutes en plus de sa pénalité majeure de 5 minutes. Après trois batailles, il écope d’une suspension d’un match.

On peut y voir une amélioration. Ou un autre accommodement qui vient dire aux joueurs : les bagarres ont certes des conséquences, mais elles font partie du jeu.

La preuve que le phénomène n’est pas endigué ? Dimanche dernier, il y a eu une bagarre dans la LHJMQ. La veille, il y en avait eu trois. L’avant-veille ? Trois autres.

Dans ce cas, il serait pourtant facile d’agir. Dans la National Collegiate Athletic Association (NCAA) américaine, un joueur qui se bat est chassé du match et est suspendu le match suivant. Les bagarres y sont extrêmement rares.

On joue aussi au hockey sans se frapper à coups de poing pendant les championnats du monde et les Jeux olympiques, pour le plus grand plaisir des partisans. Ainsi qu’en Finlande, en Suède, en Slovaquie et à plein d’autres endroits.

Au député libéral Enrico Ciccone qui propose de légiférer pour interdire les bagarres dans les sports impliquant des mineurs, la ministre Isabelle Charest réplique qu’une loi québécoise n’est pas la solution puisque la LHJMQ compte aussi des équipes dans les Maritimes. Elle veut plutôt faire pression sur la ligue pour qu’elle agisse par règlement.

OK. Mais il est grand temps d’arriver à des résultats. Surtout que la LHJMQ reste une entité québécoise et que la ministre pourrait parfaitement y exiger des règlements plus stricts, applicables à l’ensemble de la ligue.

Le cas de la LNH ? Il est certes plus complexe. Mais pensez-vous vraiment que si le Québec mettait ses culottes et interdisait les bagarres sur son territoire, le Canadien de Montréal déménagerait au Vermont ?

Les batailles comportent d’importants risques pour les protagonistes. Elles envoient un message de violence aux spectateurs, y compris de nombreux jeunes.

L’époque des gladiateurs de la Rome antique est terminée depuis un bout. Il est temps d’arrêter le cirque.

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