Un café avec… Myriam Gendron

Un délire à partager

Quand Myriam Gendron chante, les gens se taisent.

Elle vide l’air de la pièce pour la remplir de sa guitare aux notes délicates et jamais inutiles, et de sa voix douce et grave, avec le ton de celle qui n’a plus de temps à perdre.

Elle chante les yeux fermés, pour éviter les regards et plonger en elle. Quand elle a fini, il ne reste que le son des gorges qui se serrent et des cœurs qui se brisent.

C’est quelque chose qui est difficile à décrire et impossible à oublier. Pourtant, l’artiste folk dit ne pas être une naturelle. « Je n’ai pas la scène dans le sang, avoue-t-elle. Je l’apprivoise encore, je commence seulement à m’y sentir bien. »

Dans le café de Villeray où elle nous a donné rendez-vous, elle sirote sa tisane en parlant à voix basse. Son regard est calme et oblique. L’attention portée à sa personne paraît la gêner un peu.

Les autres clients ne semblent pas la reconnaître et cela lui convient.

« Je ne veux pas que le discours sur ma personne occupe plus d’espace que la musique, je ne veux pas me laisser avaler par l’industrie du divertissement, créer un mythe autour de moi et perdre contact avec la réalité. Je préfère que le bouche-à-oreille fasse le travail. »

— Myriam Gendron

Le plan fonctionne. Ses deux albums (Not so Deep as a Well et Ma délire – Songs of Love, Lost & Found) lui ont valu des critiques élogieuses de médias spécialisés aux États-Unis. « Une des meilleures parutions de la décennie », affirme Vinyl Factory.

Au Québec aussi, la bonne rumeur se propage. Mais pas assez à mon humble avis, d’où cette interview.

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Il faut un peu d’arrogance ou d’ignorance pour prétendre faire de l’art radicalement original. Ceux qui l’affirment taisent leurs influences. Ou pire, ils n’en sont pas conscients.

Ce n’est pas le cas de Myriam Gendron. « Il ne faut pas se leurrer, réfléchit-elle. Même quand on croit créer quelque chose de neuf, on est traversé par toutes sortes d’influences. » 

Elle puise dans les répertoires traditionnels québécois et américain pour les réarranger à sa manière. Elle compose parfois ses chansons. En écoutant, on ne distingue pas entre les deux. Cette synthèse lui donne sa signature propre.

Myriam Gendron a commencé à jouer de la musique dès la maternelle. Son école de Gatineau offrait des cours de violon. Au primaire, elle a été inscrite au programme enrichi en musique. « On a appris le solfège, les percussions, le piano, le violoncelle... »

Durant son secondaire, la famille déménage à Washington, puis à Paris. Elle se met à la guitare. C’est toutefois en littérature et linguistique qu’elle choisit d’étudier, à l’Université de Montréal.

Elle sera marquée par un cours sur la judaïté et l’identité québécoise. Son travail porte sur The Lost Canadian (Un Canadien errant), chanson d’Antoine Gérin-Lajoie adaptée par Leonard Cohen. Elle traite de l’exil des Patriotes après la Rébellion de 1837-1838. Cohen se la réapproprie. Il ajoute même des mariachis. « Le dialogue entre l’exil des Patriotes et l’errance du peuple juif est très riche. C’est devenu une inspiration », se souvient-elle.

Sa démarche en porte la marque aujourd’hui.

Gendron crée par pollinisation. Elle prend de vieilles paroles ou mélodies, les retravaille, les actualise, et les entremêle avec d’autres airs. Sur son nouvel album, cela donne Poor Girl Blues, à la croisée du blues du Delta et de la chanson canadienne-française.

Elle y réécrit Poor Boy, Long Ways From Home, classique du répertoire américain, d’un point de vue féminin. Elle en retient les versions de Mississippi John Hurt et John Fahey, et y intègre quelques passages du texte de Gérin-Lajoie.

« Je ne veux pas non plus faire un exercice de citations, précise-t-elle. Mon but, c’est juste de faire une bonne toune. »

Gendron perpétue ainsi la tradition du folk. Bien avant les enregistrements sonores et le droit d’auteur, les chansons étaient transmises oralement. D’une génération à l’autre, elles changeaient et se démultipliaient. Différentes versions coexistaient, sans qu’on puisse en identifier l’auteur.

Avec Gendron, le résultat est à la fois enraciné et unique.

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L’histoire de Ma délire commence chez le disquaire Aux 33 Tours. Avec son conjoint, elle fouille dans un bac de vinyles au rabais. Elle trouve Dominique Tremblay et Philippe Gagnon présentent : Avec le stainless steel ça roule.

De retour à la maison, un extrait lui donne des frissons : Au cœur de ma délire. « Il y avait beaucoup de reels sur l’album, mais cette pièce-là était comme un ovni. On entend un cœur qui bat. Le chanteur n’articule pas, on ne comprend pas ce qu’il dit [...] Il sonne comme s’il avait 92 ans. »

Gendron se fait offrir une résidence d’une semaine au Bic dans un ancien moulin converti en atelier de réparation de bateaux, propriété du père de la chef Colombe St-Pierre. Elle y retravaille Au cœur de ma délire. Avec son enregistreuse, elle capte des chants d’oiseaux, sa fille de 2 ans ainsi que le bruit de la radio et des pneus sur l’asphalte après la pluie. Le tout est intégré dans la version enregistrée.

Avant d’écrire l’album, elle a aussi beaucoup écouté Anthology of American Folk Music, de Harry Smith, calepin de notes en main, ainsi que les compilations des archives de folklore de l’Université Laval.

Mais Gendron ne se voit pas comme une ethnomusicologue. Elle ne collecte pas les airs traditionnels, et elle n’essaie pas de préserver ou de propager la mémoire musicale. « Je ne suis pas en mission ! Et le passé ne me rend pas nostalgique non plus. »

Le vieux folk lui permet plutôt d’ancrer sa musique dans le temps et de lier le passé au présent. C’est également une contrainte qui stimule sa créativité.

Sur son premier album, elle composait les musiques et chantait les poèmes de l’Américaine Dorothy Parker, morte en 1967.

« J’ai réalisé après que j’étais capable d’écrire mes paroles. J’ai eu envie d’essayer. Mais je ne trouve pas que c’est forcément une forme de création supérieure. Certaines de mes adaptations m’ont donné plus de mal. Peu importe le processus, le défi est d’arriver à quelque chose de bon, de juste et de significatif. »

— Myriam Gendron

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« En écoutant ces chansons, vous pouvez apprendre comment vivre », a déjà dit Bob Dylan au sujet du répertoire folk nord-américain.

Ces chansons vont droit à l’essentiel. Elles parlent d’amour et de désespoir, de la vie et de la mort. Mais leur sens n’est jamais figé. Comme d’autres avant elle, Gendron joue avec les codes.

« Farewell est un bon exemple, explique-t-elle. Je me suis inspirée de False True Love, où un gars dit à une fille qu’il l’aime, mais qu’il est pris. Dans certaines versions, la fille sombre dans le misérabilisme, elle aurait voulu ne jamais naître. Dans une autre, elle le jette au fond d’un puits, elle le laisse moisir et elle finit par être trahie par son perroquet. J’ai voulu proposer un autre type de femme : forte et libérée, qui triomphe de sa peine grâce au pouvoir de son imagination. »

Autre exemple, Shenandoah. « C’est un vieux chant marin. Le narrateur est un coureur des bois qui voyage sur le Missouri. Il tombe en amour avec la fille d’un chef onneiout. »

L’histoire aurait des origines canadiennes-françaises. Gendron la chante d’ailleurs en français. Une exception parmi les dizaines de versions en anglais, comme celles de Tom Waits, Harry Belafonte et Bruce Springsteen. « Les Américains connaissent mieux leur répertoire musical, constate-t-elle. Ils le reprennent dans tous les styles. On a moins cette habitude... »

Qu’est-ce que cela nous dit du débat sur la dite appropriation culturelle ? Gendron n’aime pas particulièrement l’expression. « Je comprends d’où vient cette critique, concède-t-elle. Par exemple, je ne reprendrais pas un chant d’esclaves. Quand ça sonne faux, on le sait tout de suite. »

Mais elle se désole de la rigidité militante qui sépare les gens et fige l’art. « Un des traits fondamentaux de l’être humain, c’est son imagination. La capacité de se projeter dans l’autre est au cœur de l’expérience artistique, autant de celui qui crée que de celui qui reçoit l’œuvre. C’est nécessaire pour mieux se connaître. Ce serait triste qu’on s’empêche de faire cela pour avoir l’air d’une bonne personne selon la morale du jour... »

Questionnaire sans filtre

Rituel du café : Un café le matin, fait avec ma petite cafetière italienne. Le reste de la journée, je bois de la tisane.

Livres lus récemment : La vie meurtrière, du peintre Félix Vallotton ; Madame Hayat, d’Ahmet Altan ; Quand je ne dis rien je pense encore, de Camille Readman Prud’homme ; Le Dossier M, de Grégoire Bouillier

Un livre que tout le monde devrait avoir lu : Don Quichotte, de Cervantes

Musique que j’écoute en ce moment : Glenn Jones, Robbie Basho, le disque Archives de Cédric Dind-Lavoie

Personnes vivantes ou mortes avec qui je voudrais souper : Leonard Cohen

Une personne qui m’inspire : Marisa Anderson [guitariste de Portland formée en musique classique qui mélange l’avant-garde et la musique de racines des États-Unis]

Qui est Myriam Gendron ?

• Née à Ottawa, elle a grandi à Ottawa, à Washington et à Paris.

• Études en littérature et linguistique à l’Université de Montréal

• Libraire et musicienne

• A publié deux albums, Not So Deep as a Well et Ma délire – Songs of Love, Lost & Found

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