Chronique

Sous le soleil de Lewis Howard Latimer

Fils d’un esclave de Virginie, l’ingénieur a participé à plusieurs inventions et au premier éclairage électrique de Montréal

L’année 1878 avait ceci de commun avec 2021 : peu de Montréalais visitaient Paris.

J.A.I. Craig, riche fabricant de meubles, s’y était rendu pour assister à l’Exposition universelle. Il en est revenu avec une nouvelle sensationnelle : on pouvait éclairer les villes avec des « bougies électriques ». Bien plus puissantes que les becs de gaz, plus faciles d’entretien, moins coûteuses, les « lampes à arc » allaient révolutionner l’éclairage des rues.

Deux ans plus tard, Craig inaugurait, rue De Bleury, le premier « soleil de minuit », comme l’avait écrit le journaliste de La Minerve. On venait à peine d’installer des lampes publiques à gaz dans la ville. Un net progrès, comparativement aux lampes à l’huile de baleine, à la graisse de porc ou à la paraffine.

Mais l’électricité, c’était imbattable !

Craig pensait bien décrocher le premier contrat important à la Ville. Mais des jeux de coulisses politiques et financiers l’ont fait tomber dans les marges de l’histoire de l’éclairage.

Une société américaine a décroché le contrat.

La Minerve a rapporté l’inauguration du premier réseau : « On a fait hier soir l’essai de la lumière électrique dans la rue Notre-Dame depuis la prison jusqu’à la rue McGill. Le résultat est très satisfaisant, la lumière un peu scintillante au début devient peu à peu plus stable et finit par produire tout l’effet désiré. Tout porte à espérer que Montréal a tout à gagner dans la substitution de la lumière électrique à celle du gaz. »

C’est à cette époque, en 1882, qu’est débarqué en ville un personnage extraordinaire de l’histoire de l’éclairage. Après Londres et Philadelphie, c’est à Montréal que la U.S. Electric Company a dépêché Lewis Howard Latimer. On disait de lui qu’il était « le seul dans l’entreprise à comprendre tous les aspects de la production d’une lampe électrique ».

Autre singularité : c’était le seul Afro-Américain de la U.S. Electric.

Le souvenir de Latimer, mort en 1928, a refait surface depuis plusieurs années. Sa petite-fille, Winifred, a publié son journal. Sa maison dans Queens, à New York, a été sauvée de la démolition et transformée en musée. Dans un discours au Wisconsin pendant la campagne présidentielle, Joe Biden a cité Latimer comme le véritable inventeur de l’ampoule électrique. « Ce n’était pas un gars blanc nommé Edison », a-t-il dit, insistant sur le fait que l’Histoire officielle a effacé les grandes figures noires.

L’histoire de l’ampoule électrique, comme celle de bien des inventions, est un peu plus compliquée, et n’est pas attribuable à une seule personne. Le fait est qu’on n’a tout de même retenu que le nom du premier au fil d’arrivée juridique du brevet.

Il se trouve que, justement, Latimer a travaillé de près avec les deux grands concurrents de l’époque, Hiram Maxim et Thomas Edison…

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Édouard Staco dirige le Fonds 1804, organisme voué à la persévérance scolaire dans le quartier Saint-Michel. Pourquoi 1804 ? Parce que c’est l’année de la Révolution haïtienne, « la première révolution vraiment universelle, puisque l’américaine et la française acceptaient encore l’esclavage », dit-il.

Depuis sept ans, l’organisme a distribué 804 bourses à des élèves de toutes origines. Pas seulement à ceux qui ont de « bonnes notes ». Surtout à ceux qui ont surmonté des difficultés, qui se sont accrochés. Le Fonds ne s’adresse pas qu’aux élèves des communautés noires – la moitié des bourses ont été décernées à des élèves noirs. Mais l’un des programmes vise à faire connaître des personnages méconnus afrodescendants.

« On connaît bien plusieurs sportifs, on connaît Jackie Robinson, on connaît plusieurs artistes, mais on veut aussi proposer des modèles dans d’autres domaines, dans le domaine scientifique notamment. »

— Édouard Staco, président du Fonds 1804

C’est ainsi que Latimer, dont l’histoire est célébrée aux États-Unis, en particulier en ce Mois de l’histoire des Noirs, a été mis dans la liste. Mais M. Staco ignorait que Latimer avait un lien avec Montréal. Encore moins qu’il y avait appris le français pour parler directement aux ouvriers…

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Lewis Latimer est né en 1848, dernier enfant de George et Rebecca Latimer, dont l’histoire n’est pas moins extraordinaire.

Fils d’une esclave noire de Virginie et d’un maître blanc, qui l’a vendu à un commerçant, George s’est enfui avec Rebecca, enceinte. Il avait la peau relativement pâle et prétendait qu’elle était sa servante. Ils ont gagné Boston, où George a été arrêté pour vol (… de lui-même). Le Massachusetts avait aboli l’esclavage et, depuis quelques années, les tribunaux de l’État avaient libéré des esclaves capturés. Mais la Cour suprême venait tout juste de conclure que les États ne pouvaient empêcher la capture des fugitifs.

Des abolitionnistes, autour de Frederick Douglass, se sont cotisés et ont « racheté » Latimer pour 400 $. Il a vécu libre, mais dans la crainte perpétuelle d’être repris un jour. L’État a ensuite adopté une « loi Latimer » pour empêcher la capture des fugitifs des États du Sud.

Lewis, après avoir posé du papier peint avec son père et avoir servi dans la marine pendant la guerre de Sécession, a appris par lui-même le dessin industriel. Il a alors commencé à travailler pour un agent de brevet, qui a remarqué son talent exceptionnel.

Si exceptionnel que c’est Latimer qui a fait les dessins pour Alexander Graham Bell quand il a « inventé » le téléphone. Je mets des guillemets, parce qu’ici encore, beaucoup ont travaillé sur ce projet.

Au début des années 1880, Latimer a été embauché par Hiram Maxim, connu pour avoir inventé le fer à friser, le gicleur et le fusil mitrailleur…

Ces années-là ont été fiévreuses. C’était à qui allait faire breveter en premier l’ampoule électrique, encore un projet, mais qui viendrait remplacer la lampe à l’huile et faire la fortune du détenteur du brevet.

« Il faut comprendre que c’étaient des batailles juridiques énormes », m’explique Rayvon Fouché, historien des sciences et professeur d’études américaines à l’Université Purdue, qui a écrit sur la contribution scientifique de Latimer.

« Latimer connaissait non seulement la technique à fond, mais il connaissait aussi tous ceux qui frayaient dans le milieu de l’innovation électrique, tous les acteurs de l’industrie. Il était en mesure de témoigner à la cour sur ce qui était une vraie innovation, ce qui était original ; il pouvait détruire les arguments de l’adversaire. Il a été un personnage-clé dans le domaine juridique. »

— Rayvon Fouché, historien des sciences et professeur d’études américaines à l’Université Purdue

C’est d’ailleurs pourquoi Thomas Edison l’a embauché, dans sa bataille contre… Maxim. Et grâce à Latimer, Edison, après Bell, est devenu officiellement l’inventeur de l’ampoule électrique, ce qui a donné naissance à la General Electric.

Il est exagéré de dire que Latimer a « inventé » l’ampoule, mais il l’a perfectionnée en suggérant l’utilisation de filaments de carbone plutôt que de bambou, comme l’avait préconisé Edison. Cette innovation rendait l’ampoule plus durable et a permis aussi sa production de masse.

Une dizaine de brevets sont au nom de Latimer, notamment pour une toilette de chemin de fer. Mais selon le professeur Fouché, Latimer était moins un inventeur qu’un dessinateur industriel exceptionnel, qui a participé à plusieurs inventions et les a perfectionnées.

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Latimer avait aussi un talent pour diriger les hommes, et c’est lui qu’on a envoyé à Montréal au début des années 1880 « pour faire le montage de lampes à arc de la station ferroviaire Hochelaga et de la gare de triage », a-t-il écrit dans son journal.

« Tous les travailleurs étaient des francophones de l’endroit et je devais écrire une liste des travaux à accomplir, pour que mes ordres soient bien clairs. J’ai dû demander à un assistant comment transmettre mes instructions en français. C’était ma leçon de soir. Mes jours étaient occupés à grimper dans des poteaux de télégraphe pour installer des lampes à arc avec l’aide des ouvriers, qui semblaient bien impressionnés par mes efforts pour parler leur langue. »

Il est l’auteur d’un ouvrage sur l’éclairage électrique « incandescent ».

« Comme le soleil, écrit-il, l’éclairage électrique embellit toute chose sur lequel il brille, et n’est pas moins bienvenu dans un palais que dans la plus modeste demeure. »

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Non content d’avoir appris le français et l’allemand, Latimer était aussi poète. À 65 ans, il a écrit une pièce de théâtre, qui est presque devenue un film – car l’Edison Company s’était lancée pendant 20 ans dans la production cinématographique, jusqu’à la faillite de son studio, en 1918.

Sa poésie a été publiée. Notamment ces vers, ode à la femme noire :

Let others boast of maidens fair, Of eyes of blue and golden hair ; […] I love her form of matchless grace, The dark brown beauty of her face, Her lips that speak of love’s delight, Her eyes that gleam as stars at night.

Ce que je ne me permettrai pas de traduire.

En 1928, à sa mort, le New York Times a publié une brève notice au sujet de cet « ingénieur en électricité bien connu partout aux États-Unis ».

« Je ne dirais pas qu’il a été oublié, dit le professeur Fouché. Les gens du milieu savaient qui il était. Bien des gens de cette époque ont été oubliés. »

Latimer était le seul Noir membre de la très distinguée société des Pionniers d’Edison, sorte de club social dont ont fait partie d’anciens employés ayant travaillé autour de Thomas Edison.

Autant son père a été, plus ou moins malgré lui, une figure de proue du mouvement abolitionniste, autant Lewis Latimer a été vu comme un « assimilationniste », raconte Rayvon Fouché. C’est-à-dire un homme qui a voulu se fondre dans la société dominante, où il avait bien réussi, jusqu’à vivre très confortablement. Les critiques reprochent aux assimilationnistes de ne pas avoir utilisé leur position de pouvoir pour promouvoir l’ascension sociale de Noirs, pour les aider à pénétrer dans l’industrie.

Mais presque 100 ans après sa mort, ce que retient Édouard Staco, c’est surtout son destin inspirant.

« Les modèles sont importants pour tous les jeunes. C’est bien d’être le premier dans un domaine, mais c’est bien aussi de montrer aux jeunes qu’ils peuvent se projeter, qu’ils ne s’excluent pas eux-mêmes de certaines professions, parce qu’autour d’eux, personne ne l’exerce. Qu’ils ne se disent pas : ce n’est pas pour moi. C’est l’une des façons de les mobiliser. »

Et qui pourrait mieux transmettre cette idée que Lewis Latimer, fils d’un homme qui s’est affranchi lui-même, venu allumer le soleil électrique de minuit de nos longues nuits d’hiver, en apprenant la langue du peuple ?

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