Chronique

On est à orange et demi

Ça ne va pas bien du tout, la situation est inquiétante, les risques sont élevés : c’est le premier ministre du Québec qui le dit sur un ton solennel.

Bref, l’heure est grave.

En conséquence de quoi, il a été décidé… de ne pas changer grand-chose.

Plus de nourriture dans les bars après minuit, a dit le ministre de la Santé, Christian Dubé.

Il semble, d’après les analystes du Ministère, que les croquettes de poulet sont un excellent moyen de garder plus longtemps les clients à consommer de l’alcool.

Fini les croquettes, ma gang de délinquants, c’tu clair ?

Mais l’alcool ?

Je ne comprends pas trop, puisque déjà au mois de juillet, on a instauré un dernier service à minuit. Et l’obligation de vider les bars à 1 h. 

Qu’est-ce que ça va changer de cesser de vendre de la nourriture en même temps ?

Pendant ce temps, la Colombie-Britannique a fermé les discothèques et interdit la vente d’alcool après 22 h, dès la semaine dernière.

Ce n’est pas un concours de sévérité. J’essaie seulement de faire le lien entre la gravité de la situation telle que décrite par le gouvernement et la tiédeur des mesures.

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Depuis six jours, on a finalement réussi à faire plus de tests. Entre 21 000 et 26 000. En même temps, le nombre de cas confirmés a augmenté constamment : 188 le 10 septembre, puis 219, 244, 279, 276 et 292 mardi.

Presque tout le Québec est en « jaune », selon le coloriage officiel. Mais comme le dit candidement le Dr Arruda, il y aura de l’orange sous peu.

Question : si l’on est certain de passer à l’orange, ne devrait-on pas immédiatement limiter les rassemblements à six personnes (comme en Grande-Bretagne, notamment) ? On le sait, ça s’en vient, c’est déjà probablement l’état de la situation sanitaire, il ne reste qu’à la confirmer par des tests d’ici la fin de la semaine. Mais on attend.

Le nombre d’hospitalisations a peu augmenté en chiffres absolus. Mais en partant de 100 le 2 septembre à 133 mardi, c’est en pourcentage une hausse du tiers. 

Ce n’est pas catastrophique, mais on retourne en arrière. Et les hospitalisations sont toujours en retard sur l’augmentation des cas, bien entendu.

D’où la question : pourquoi attendre avant de serrer quelques petits boulons ? C’est évidemment à la fin de la veillée qu’on voit les meilleurs danseurs, mais c’est aussi là qu’on voit les meilleurs buveurs.

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Vous me direz : on est loin des chiffres du printemps.

Justement : c’est le temps d’agir, puisque le risque d’un nouveau confinement est bien réel, selon François Legault lui-même. Le directeur national de santé publique nous dit déjà que l’orange est à nos portes.

Si jamais on assiste à un bête sursaut statistique et que tout rentre dans l’ordre, tant mieux. On pourra relaxer quelques règles.

Mais il est encore plus facile de jouer avec les heures d’ouverture des bars qu’avec les ouvertures d’écoles, les lits d’hôpitaux et les funérailles.

Sauf que les autres pays comparables nous montrent le chemin de la propagation. Israël vient de décréter un nouveau confinement, après avoir crié victoire un peu trop vite cet été.

Je répète douloureusement qu’on a le pire bilan au Canada, et un des pires bilans au monde. C’est peut-être la faute à pas de chance, je ne suis pas du tout dans le blâme. Certains États américains ont vécu une situation plus grave, c’est vrai. Je ne fais qu’un constat, que nous devrions tous partager, solidairement, comme dirait M. Legault : la COVID-19 a frappé plus fort ici qu’ailleurs.

Quelles qu’en soient les raisons, cela devrait nous inciter à plus de précautions. Plus de vigilance. Adopter les meilleures pratiques.

On ne le fait pas encore.

On a vu mardi un gouvernement qui fait un autre ultime appel à la responsabilité. À la solidarité. C’est non seulement légitime, c’est nécessaire. François Legault jouit d’un immense capital de sympathie et de crédibilité, c’est très bien qu’il continue à marteler ce message.

Mais le problème, c’est qu’il prêche à des convertis. Les Québécois ont compris le message. Ils sont disciplinés en général. Ils prennent tout ça très au sérieux.

Tous… sauf quelques petites gangs ici et là. Oh, pas grand monde. Et ça ne prend que deux ou trois morons, une irresponsable, quelques illuminés pour en infecter 30 et 300 et 3000 et emmerder toute une nation.

Faut donc se concentrer sur les vraies cibles : rassemblements, débits d’alcool, regroupements de toutes sortes.

On est rendus là. Ça suffit, les avertissements. Faut réduire les nombres, limiter les heures, cibler les attroupements.

On en est là. On est à orange et demi, ou on devrait faire comme si.

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