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Le cours du bitcoin a atteint son plus bas niveau depuis 2020, jeudi. Pourquoi ?

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Pourquoi un krach ?

La nouvelle chute de la valeur du bitcoin, l’emblème du marché des cryptomonnaies, s’est poursuivie jeudi pour passer sous le seuil des 26 000 $ US, à son plus bas niveau depuis la fin de décembre 2020.

Cette valeur s’est redressée un peu aux environs de 28 000 $ US en fin de journée, alors que les intervenants du marché des bitcoins tentaient encore de cerner l’impact des soudaines difficultés des cryptomonnaies de type stablecoins, comme le Terra USD, dont la valeur est censée se maintenir à parité avec le dollar américain.

Entre-temps, la valeur du bitcoin se retrouve en baisse de 30 % sur un mois. Elle est aussi en recul de 60 % depuis son sommet historique de 67 700 $US atteint en novembre dernier.

En conséquence de cette rechute du bitcoin, la totalité du marché des cryptomonnaies ne représente plus que 1200 milliards US, contre plus de 3000 milliards US à son sommet il y a six mois.

Pour tenter d’y voir plus clair, La Presse a recueilli les observations et commentaires de deux analystes québécois du marché des cryptomonnaies.

Il s’agit d’Alexandre F. Roch, qui est professeur en finance et analyste des cryptomonnaies à l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM, ainsi que de Philippe Jetté, qui est analyste principal des cryptomonnaies pour le Fonds Rivemont Crypto chez la firme Rivemont Investissements.

Quel constat tirer de cette rechute du bitcoin et des cryptomonnaies ?

Alexandre F. Roch,

professeur en finance et analyste des cryptomonnaies à l’ESG-UQAM

« On pensait pendant longtemps que les cryptomonnaies comme le bitcoin seraient peu corrélées avec les fluctuations des marchés financiers en général. Certains promoteurs des cryptomonnaies prétendaient même qu’elles pourraient être une protection contre l’inflation. Or, c’est beaucoup moins le cas, comme on le constate ces temps-ci avec la rechute des cryptomonnaies de façon encore plus marquée que la correction en cours dans les marchés boursiers. Quant à la protection contre l’inflation, la rechute de valeur attribuée aux cryptomonnaies s’avère tout le contraire d’une « valeur refuge », avec une perte de valeur bien pire que l’impact de l’inflation sur la valeur [du pouvoir d’achat] du dollar américain. »

Philippe Jetté,

analyste principal des cryptomonnaies pour le Fonds Rivemont Crypto chez la firme Rivemont Investissements (propos extraits de son « Bulletin Crypto »)

« C’est l’hécatombe sur les marchés des cryptomonnaies alors que le bitcoin est en recul d’environ 20 % au cours du seul mois de mai. L’histoire demeure la même qu’au cours des derniers mois. Le marché des cryptomonnaies conserve sa forte corrélation avec les indices boursiers nord-américains, tout spécialement l’indice [de marché] à saveur technologique NASDAQ. Alors que cet indice se pointe à un prix plancher pour l’année, le bitcoin fait de même. La volatilité est toutefois plus forte que jamais par les temps qui courent. »

Quelles leçons devraient tirer ceux qui s’intéressent aux bitcoins ?

Alexandre F. Roch

« Cette autre chute des cryptomonnaies nous rappelle que ça reste un marché très spéculatif et très volatil, au gré des opinions et des perceptions de valeur sans base d’actif réel qui circulent parmi les intervenants de ce marché. Aussi, le marché des cryptomonnaies demeure très peu encadré par les autorités réglementaires des marchés financiers. Par conséquent, pour ceux qui auraient des placements de cryptomonnaies dans leur portefeuille, un épisode de rechute de valeur comme ce que l’on voit ces temps-ci devrait être un bon moment pour réévaluer la pertinence de tels placements à haut risque dans un portefeuille bien diversifié. »

Philippe Jetté

« Si tout recul du genre peut mener à [un sentiment de] panique, ceux qui font partie du monde des cryptomonnaies depuis suffisamment longtemps savent que c’est souvent dans ces moments que se trouvent les opportunités maximales. Doit-on rappeler que c’est loin d’être la première fois que le bitcoin subit un tel recul et que, chaque fois, c’était pour mieux se diriger vers de nouveaux sommets ? Cette catégorie d’actif [les cryptomonnaies] a été la plus performante de la dernière décennie malgré ces nombreux reculs. C’est la vision à long terme qui a permis aux investisseurs de ce marché émergent de générer des rendements inégalés. »

Quelles sont les implications pour les régulateurs financiers ?

Alexandre F. Roch

« Les cryptomonnaies et les produits d’investissement liés aux cryptomonnaies sont de plus en plus accessibles aux investisseurs et aux gestionnaires de fonds d’investissement. En contrepartie, plus des gens ou des fonds investissent dans les cryptomonnaies, plus le niveau de risque systémique des cryptomonnaies dans les marchés financiers et l’économie pourrait devenir important. Par conséquent, cet autre épisode de chute des cryptomonnaies devrait alerter les autorités des marchés financiers à l’importance de mieux encadrer les cryptomonnaies afin d’en atténuer le potentiel futur de risque systémique pour l’économie. »

Philippe Jetté

« Quelle que soit la conclusion de cette crise, elle représentera un moment clé dans l’effort de régulation des cryptomonnaies par les autorités [financières]. D’ailleurs, la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, a déclaré lors d’une audition publique [mardi] que bien que les actifs numériques puissent “promouvoir l’innovation”, ils pourraient également “présenter des risques pour le système financier”. Mme Yellen a aussi indiqué que les cryptomonnaies comme le Terra UST [appelées stablecoins parce que liées au dollar US] devaient être réglementées d’ici la fin de l’année. »

De plus en plus semblable à une action techno

Il y a plus de 10 ans, le bitcoin a été conçu comme un « or numérique », une réserve de valeur à long terme qui résisterait aux tendances économiques générales et constituerait une protection contre l’inflation.

Mais l’effondrement du cours du bitcoin au cours du mois dernier montre que cette vision est loin d’être une réalité. Au lieu de cela, les opérateurs de marché traitent de plus en plus la cryptomonnaie comme un simple investissement technologique spéculatif de plus.

Depuis le début de l’année, l’évolution du cours du bitcoin a étroitement reflété celle du NASDAQ, un indice de référence fortement pondéré par les valeurs technologiques, selon une analyse de la société de données Arcane Research. Cela signifie que lorsque le prix du bitcoin a baissé de plus de 25 % au cours du mois dernier, pour passer sous la barre des 30 000 $ US mercredi, soit moins de la moitié de son pic de novembre, le plongeon a suivi de près l’effondrement général des valeurs technologiques, les investisseurs étant aux prises avec des taux d’intérêt plus élevés et la guerre en Ukraine.

Cette corrélation croissante explique pourquoi ceux qui ont acheté la cryptomonnaie l’année dernière, dans l’espoir qu’elle prenne de la valeur, ont vu leur investissement s’effondrer. Et si le bitcoin a toujours été volatil, sa ressemblance croissante avec les valeurs technologiques risquées montre clairement que sa promesse d’actif transformateur n’est toujours pas tenue.

« Cela délégitime l’argument selon lequel le bitcoin est comme l’or, a déclaré Vetle Lunde, analyste chez Arcane. Les preuves plaident en faveur du fait que le bitcoin est simplement un actif à risque. »

Arcane Research a attribué un score numérique entre 1 et - 1 pour capturer la corrélation de prix entre le bitcoin et le NASDAQ. Un score de 1 indique une corrélation exacte, ce qui signifie que les prix ont évolué en tandem, et un score de -1 représente une divergence exacte.

Depuis le 1er janvier, la moyenne sur 30 jours du score bitcoin-NASDAQ s’est rapprochée de 1, atteignant 0,82 cette semaine, soit le score le plus proche d’une corrélation exacte de 1 pour 1. Dans le même temps, l’évolution du prix du bitcoin s’est écartée des fluctuations du prix de l’or, l’actif auquel il a été le plus souvent comparé.

La convergence avec le NASDAQ s’est accentuée au cours de la pandémie de coronavirus, en partie sous l’impulsion d’investisseurs institutionnels tels que des fonds spéculatifs, des fonds de dotation et des bureaux de gestion de patrimoine qui ont injecté des fonds sur le marché des cryptomonnaies.

Contrairement aux idéalistes qui ont suscité l’enthousiasme initial pour le bitcoin dans les années 2010, ces opérateurs de marché professionnels considèrent la cryptomonnaie comme faisant partie d’un portefeuille plus large d’investissements technologiques à haut risque et à forte rémunération. Certains d’entre eux sont soumis à la pression de garantir des rendements à court terme pour leurs clients et sont moins engagés idéologiquement envers le potentiel à long terme du bitcoin. Et lorsqu’ils perdent confiance dans l’industrie technologique au sens large, cela affecte leurs transactions en bitcoins.

« Il y a cinq ans, les gens qui étaient dans la crypto étaient des gens de la crypto », affirme Mike Boroughs, fondateur du fonds d’investissement de la chaîne de blocs Fortis Digital. « Maintenant, vous avez des gars qui sont sur toute la gamme des actifs à risque. Donc, quand ils sont touchés là-bas, cela a un impact sur leur psychologie. »

Les inquiétudes sur le marché boursier – touché par des tendances économiques difficiles, notamment l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les niveaux historiques de l’inflation – se sont particulièrement manifestées dans la chute des valeurs technologiques cette année. Meta, la société anciennement connue sous le nom de Facebook, a perdu plus de 40 % cette année. Netflix a perdu 70 % de sa valeur.

Mercredi, les actions de Coinbase, la Bourse de cryptomonnaie, ont plongé de 26 % après avoir annoncé une baisse des revenus et une perte de 430 millions de dollars au premier trimestre. L’action de la société a globalement baissé de plus de 75 % cette année.

Le NASDAQ est déjà en territoire de marché baissier, ayant terminé mercredi en baisse de 29 % par rapport à son record de la mi-novembre. C’est également en novembre que le prix du bitcoin a atteint un pic de près de 70 000 $. Le crash a été un test de réalité pour les évangélistes du bitcoin.

« Il y avait cette croyance de détail indéniable que le bitcoin à la fin de l’année dernière était une couverture contre l’inflation – c’était une valeur refuge, il allait remplacer le dollar », explique Ed Moya, analyste des cryptomonnaies à la société de commerce OANDA. « Et ce qui s’est passé, c’est que l’inflation a commencé à devenir très vilaine, et le bitcoin a perdu la moitié de sa valeur. »

Les prix d’autres cryptomonnaies ont également été écrasés. Le prix de l’ethereum, au deuxième rang des cryptomonnaies les plus précieuses, a baissé d’environ 25 % juste depuis le début d’avril, pour passer sous la barre des 2300 $. D’autres, comme le solana et le cardano, ont également connu des chutes abruptes cette année.

Le bitcoin a déjà rebondi après des pertes importantes, et sa croissance à long terme reste impressionnante. Avant le boom pandémique des prix des cryptomonnaies, sa valeur oscillait bien en dessous de 10 000 $. Les vrais croyants, qui se qualifient de maximalistes du bitcoin, restent persuadés que la cryptomonnaie finira par rompre avec sa corrélation avec les actifs à risque.

Michael Saylor, PDG de la société d’informatique décisionnelle MicroStrategy, a dépensé des milliards de dollars de son entreprise en bitcoins, constituant un stock de plus de 125 000 pièces. Le cours du bitcoin s’étant effondré, l’action de la société a baissé d’environ 75 % depuis novembre.

Dans un courriel, M. Saylor a imputé cette chute aux « opérateurs de marché et technocrates » qui n’apprécient pas le potentiel à long terme du bitcoin pour transformer le système financier mondial.

« À court terme, le marché sera dominé par ceux qui apprécient moins les vertus du bitcoin », a-t-il déclaré. « Sur le long terme, les maximalistes auront raison, car des milliards de personnes ont besoin de cette solution, et la sensibilisation s’étend à des millions d’autres chaque mois. »

Cet article a été initialement publié dans The New York Times.

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