Jared Bednar

À deux victoires de l’histoire

Denver — Dans une finale qui oppose autant de joueurs spectaculaires, qui met en vedette le meilleur gardien au monde et où une équipe y va pour un triplé, il est normal qu’on parle moins de l’entraîneur-chef de l’Avalanche du Colorado. Surtout que devant les caméras, il n’a pas le charisme de son vis-à-vis, Jon Cooper.

Mais Jared Bednar a la chance d’entrer dans l’histoire cette semaine. Il est en effet à deux victoires de devenir le tout premier entraîneur-chef à remporter la Coupe Kelly (ECHL), la Coupe Calder (Ligue américaine) et la Coupe Stanley.

« Je ne le savais pas, a admis le défenseur Jack Johnson, amusé. C’est assez cool qu’il ait cette chance. Ça en dit long sur son niveau de connaissances et sur sa capacité à soutirer le maximum de ses joueurs. »

Tous les parcours d’entraîneurs sont uniques. La particularité de celui de Bednar : il n’a pas eu à passer par les circuits juniors ou universitaires. Il était capitaine des Stingrays de la Caroline du Sud (ECHL) quand, à l’été 2002, à 30 ans, il est devenu entraîneur adjoint pour cette équipe. Il n’a fait que progresser depuis.

Champion en Caroline du Sud

La caméra de Pierre-Luc O’Brien s’allume et il a le gros sourire, heureux de parler de « Bedzy », avec qui il est demeuré ami après avoir joué pour lui de 2007 à 2009 en Caroline du Sud. Pas assez proches pour se parler tous les jours, mais assez proches pour aller souper ensemble quand l’Avalanche débarque à Montréal.

Quand O’Brien est arrivé chez les Stingrays, Bednar venait d’être promu entraîneur-chef.

« Bedzy, c’est le juste milieu. C’est un players’ coach, mais capable d’être sérieux quand il le faut. Il est direct, il ne joue pas dans le dos des gars », témoigne O’Brien, un attaquant de Nicolet jamais repêché dans la LNH, mais qui a joué cinq ans chez les professionnels après quatre saisons dans la NCAA.

« Dans l’ECHL, on dort parfois dans l’autobus, surtout quand on joue trois matchs en trois soirs. Les gars jouaient aux cartes, mangeaient des graines de tournesol, et on le voyait sur le laptop jusqu’à 3 h du matin pour nous sortir des clips. C’est un gars de la Saskatchewan. As-tu déjà connu des gars des Prairies ? Ça travaille ! »

« C’était un format 2-3-2 et on commençait là-bas, se souvient O’Brien. On revient à la maison à 1-1, et on gagne les matchs 3 et 4. On pense gagner à la maison, on est sûrs qu’on ne retourne pas faire 17 heures d’avion pour aller en Alaska. Mais on perd le match 5 en prolongation ! »

Alaska remporte également le match 6, donc la finale nécessite un septième match.

« Le matin du match 7, on est partis marcher dans un parc, toute l’équipe, on s’est assis, et il nous a fait un speech de fou. Je ne me souviens plus de ce qu’il a dit, mais on avait les larmes aux yeux.

« Ensuite, il a pris mon trio à part, Trent Campbell, Jeff Corey et moi. “J’ai besoin d’un gros match de vous trois, mais pas seulement défensivement. Il faut que vous soyez sur la feuille de pointage.” »

O’Brien a fini le match avec le but d’assurance dans un filet désert, et une passe sur le but de Campbell. Les Stingrays l’ont emporté 4-2. Premier championnat pour Bednar.

Champion à Cleveland

Ce titre permet à Bednar d’accéder à la Ligue américaine, où il se retrouve comme adjoint chez les Falcons de Springfield, avant de devenir entraîneur-chef de cette formation, alors la filiale des Blue Jackets de Columbus. C’est là que l’ancien du Canadien Michael Chaput le rencontre. Sa description ressemble drôlement à celle faite par O’Brien.

« J’ai beaucoup aimé Jared. C’est un players’ coach. Tous les joueurs l’aiment. Il ne cache rien, il ne joue pas de petite game psychologique avec toi. S’il a quelque chose à te dire, il va le dire. Tout est noir sur blanc », décrit Chaput.

Le club déménage à Cleveland, en 2015, et devient les Monsters du lac Érié. L’équipe connaît une bonne saison (6e au classement général), mais devient carrément imbattable en séries. L’ajout de Zach Werenski, fraîchement débarqué des rangs universitaires, ne nuit pas.

Les Monsters balaient leur série de premier tour, prennent une avance de 3-0 au deuxième tour contre Grand Rapids, pour finalement l’emporter en six, puis balaient Ontario en demi-finale et Hershey en finale. Quinze victoires et seulement deux défaites.

Avec un tel parcours, par contre, ça fait moins d’histoires de discours épiques à raconter !

« On était juste tellement bien préparés, estime Chaput. On n’avait pas été en santé de la saison, on avait des gars en haut à Columbus. À la fin, on a finalement eu notre équipe au complet. On était tellement bien préparés et les gars voulaient jouer les uns pour les autres. »

Deuxième championnat pour Bednar.

Et de trois ?

Bednar n’est plus qu’à deux victoires d’un improbable tour du chapeau. Improbable parce que son parcours au Colorado n’a pas été simple.

Tous se souviennent du départ inattendu de Patrick Roy en août 2016. C’est Bednar qui a été embauché en catastrophe, deux mois après sa conquête de la Coupe Calder, pour atteindre la LNH dans des conditions peu optimales. Ça s’est conclu sur une saison catastrophique de 22 victoires en 82 matchs.

Sont ensuite arrivées les rumeurs de mésentente entre lui et Nathan MacKinnon, rumeurs alimentées notamment par un échange animé au banc pendant un match.

O’Brien est attablé avec Bednar dans les jours ayant suivi l’incident. « Il disait : “Ça arrive avec des joueurs vedettes. Il va péter sa coche, mais ça va passer.” Il a les habiletés interpersonnelles pour développer une relation avec les gars. Il n’y a pas juste les X et les O, pour un coach.

« Quand ça allait moins bien, il ne sentait pas la pression. Il disait : “C’est la grosse ligue. Je fais mon possible, mais s’ils ne renouvellent pas mon contrat, c’est la vie.” Ce n’est jamais la catastrophe avec lui. »

S’il finit par soulever la coupe Stanley, il en aura pour quelques années avant de s’interroger sur le renouvellement de son contrat.

Avalanche c. Lightning, ce lundi à 20 h à Tampa

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