Travailleurs d’expérience

Pas payant de travailler ? Faux.

Selon la perception répandue, le fisc bouffe l’essentiel des revenus de travail d’appoint des retraités. Sans ce fardeau, les travailleurs expérimentés resteraient plus longtemps sur le marché du travail.

Partagez-vous cette perception ? Si c’est le cas, il faut rajuster vos flûtes, les amis, car cette perception est devenue fausse ces dernières années, conclut une analyse réalisée par le professeur Luc Godbout et son équipe, de l’Université de Sherbrooke.

Et même, les retraités qui travaillent à temps partiel aujourd’hui conservent souvent plus d’argent dans leurs poches, une fois toutes les charges soustraites, que les plus jeunes qui font les mêmes revenus, estime Luc Godbout.

Incrédules ? Vous auriez raison de l’être si nous étions en 2012, soit avant la mise en place du crédit d’impôt québécois pour les travailleurs d’expérience. Mais au fil des ans, ce crédit pour la prolongation de carrière a été bonifié, si bien qu’aujourd’hui, les travailleurs âgés sont choyés par le fisc, si l’on peut dire.

L’étude rendue publique le printemps dernier a été produite à la demande du Comité consultatif 45+. Elle compare 28 profils différents de contribuables âgés qui touchent un salaire en plus de leurs revenus de retraite. Comme j’étais moi aussi incrédule, j’ai demandé à Luc Godbout de compléter l’étude en comparant la situation des aînés avec celle des plus jeunes pour les mêmes revenus de travail additionnels.

Les scénarios s’appliquent aux retraités qui retournent travailler à temps partiel tout en continuant d’empocher leurs revenus de retraite. Ou encore aux travailleurs qui choisissent de réduire leur charge de travail et de compléter le manque à gagner par des prestations de leurs divers fonds de retraite, essentiellement.

La première série de résultats est claire. Dans 23 des 28 cas analysés, ces travailleurs d’expérience conservent plus de 60 % des nouveaux revenus de travail gagnés. Vous jugerez peut-être que les 40 % perdus, c’est synonyme de beaucoup d’impôts, mais il faut savoir que les charges sociales représentent environ le cinquième des sommes additionnelles retenues sur la paye, parfois plus, qu’on pense aux cotisations à l’assurance-emploi, à la RRQ et tout le reste.

Les gagnants, si l’on peut dire, sont les travailleurs à faibles revenus. Prenons le cas d’un employé de la restauration de 65 ans qui touchera des revenus de retraite de 20 000 $ (pension fédérale, supplément de revenu garanti, rentes de Retraite Québec). Et faisons l’hypothèse qu’il continuera de travailler, mais à temps partiel, en gagnant 5000 $ de revenus d’emploi par année.

Selon les simulations de l’étude, cette personne conservera 89 % des 5000 $ de salaire d’appoint une fois les impôts et les charges sociales prélevés. Quand même pas pire, non ?

Pour un couple de 65 ans qui toucherait environ 30 000 $ de revenus de retraite et continuerait d’empocher 10 000 $ pour un travail à temps partiel, le taux de conservation des revenus d’emploi tourne autour de 70 %.

Ce taux de conservation des revenus diminue avec l’augmentation des salaires, puisqu’alors tombe l’admissibilité à divers crédits et avantages (crédit pour solidarité, Supplément de revenu garanti, etc.). Tout de même, un employé de 65 ans qui a fait carrière dans le secteur industriel, par exemple, et qui toucherait 47 000 $ avec les divers fonds de retraite, est en mesure de conserver 63 % d’un salaire à temps partiel de 15 000 $.

Ce taux de conservation de 63 % des nouveaux revenus gagnés est semblable pour un enseignant qui continue partiellement après 61 ans ou un comptable de 65 ans qui puise dans ses REER pour sa retraite et continue de travailler à temps partiel.

Oui mais, me direz-vous, ces travailleurs retraités en conserveront tout de même moins que leurs collègues non retraités qui feraient les mêmes revenus d’appoint, non ? Pas vraiment, calcule encore Luc Godbout, qui a fait la comparaison avec quatre cas, cette fois.

Ainsi, trois fois sur quatre, les travailleurs expérimentés retraités gardent plus d’argent dans leur poche que des travailleurs plus jeunes qui font les mêmes revenus additionnels.

Dans le cas de l’enseignant, par exemple, le taux de conservation de 20 000 $ de travail additionnel est de 63 % contre 56 % pour un enseignant plus jeune.

Un seul des quatre cas analysés est défavorable aux aînés. Ce faisant, on peut penser que pour les retraités qui font de gros revenus, le taux de conservation des revenus d’emploi est moins élevé que celui des jeunes.

Ainsi, lorsqu’un travailleur de 65 ans qui touche 70 000 $ de rentes de retraite travaille à temps partiel et ajoute 20 000 $ de salaire à ses revenus, il en conserve 60 % après les diverses déductions, contre 63 % pour un travailleur de moins de 60 ans qui ajouterait les mêmes revenus additionnels. La différence n’est pas si énorme, quand même.

La fiscalité est fort complexe et l’analyse ne couvre donc pas tous les cas possibles. Par exemple, un psychologue à son compte m’a expliqué qu’il est devenu non rentable de travailler à temps partiel en raison des frais fixes élevés (téléphone, assurances, ordre professionnel, taxes municipales, etc.).

« J’ai cessé de travailler à mon grand regret », m’explique Jean Bazinet.

Il reste que pour un retraité de la classe moyenne, qui fait moins de 60 000 $ de revenus par année, gagner un revenu d’appoint apparaît souvent plus avantageux que pour des collègues plus jeunes.

Oui, certains aînés ne veulent plus rien savoir du travail, mais d’autres s’accommoderaient volontiers d’une tâche moins lourde. Et désormais, il appert que les règles fiscales encouragent ce travail d’appoint au Québec. Tant mieux si ça peut soulager un peu la pénurie de main-d’œuvre.

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