Sainte-Marthe-sur-le-Lac

« Je suis dépassée. C’est assez. »

Après les crues, les sols argileux. Un cauchemar qui n’en finit plus pour des résidants inondés en 2019.

Maisons qui s’enfoncent et terrains qui s’affaissent : plus de deux ans après la rupture de la digue qui avait forcé l’évacuation de 6000 personnes à Sainte-Marthe-sur-le-Lac en 2019, c’est maintenant la glaise qui pose problème. Un calvaire qui s’étire pour des résidants à bout de souffle.

« On ne sait pas ce qui va se passer, on est dans le néant », explique Nathalie Quézel, qui nous fait visiter sa maison, inhabitable, située sur la 19e Avenue à Sainte-Marthe-sur-le-Lac, dans les Basses-Laurentides. Avec son conjoint et ses chiens, elle vit depuis plusieurs mois dans une roulotte sans électricité ni eau courante. En ce frais matin d’octobre, elle a accepté d’accueillir La Presse, pour montrer l’étendue des dommages.

En août dernier, la propriété – qui devait être levée pour installer une dalle de béton armé – s’est effondrée pendant l’opération. L’automne d’avant, déjà, le sol s’était trop enfoncé lors d’une tentative de levage pour excaver et refaire les fondations. La famille avait passé l’hiver 2020 dans la maison surélevée au-dessus du vide, sur un plancher glacé.

Ce sont les inondations de 2019 qui ont forcé la réfection des fondations. Le sol était glaiseux, mais pas assez pour que le service d’urbanisme de Sainte-Marthe-sur-le-Lac empêche les travaux. Aujourd’hui, la seule option est d’effectuer un test de sol géotechnique, qui mènera probablement à un redressement par pieux.

« Faire le solage, ça devait coûter 20 000 $. Là, on parle de 130 000 $ à 170 000 $ », détaille à La Presse l’entrepreneur responsable du projet, Sam Essamadi, de MPI Estimation. « On dépasse la valeur de la maison ! », ajoute-t-il.

« Sans l’inondation, jamais on ne se serait embarqués dans des travaux aussi onéreux. »

— Nathalie Quézel, résidante de Sainte-Marthe- sur-le-Lac dont la maison s’est effondrée

Son dossier est à l’étude au ministère de la Sécurité publique (MSP), mais Mme Quézel, éducatrice en garderie, n’en sait pas plus. Le MSP n’a pas voulu commenter son cas. La Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac est aussi au courant de la situation. « La seule indemnisation qu’on a eue, c’était pour refaire la fondation. Et puisque la maison n’est plus assise sur la fondation, je vais être obligée de rembourser », craint Nathalie Quézel. Sans compter les 25 000 $ déjà donnés en dépôt pour les travaux. En attendant, son conjoint et elle ne savent pas où ils passeront l’hiver, un cauchemar qui use la femme pourtant résiliente. « Je suis dépassée. Après trois ans, c’est assez », souffle-t-elle en essuyant des larmes.

« Une apparence d’injustice »

« Ceux qui essaient de se relever de cette inondation avec ce que le MSP leur a donné, et dont la capacité portante [du terrain] n’est pas assez bonne, eux, ils ont un problème assez délicat », estime Marc-André Harnois, directeur général de l’Association des consommateurs pour la qualité dans la construction.

Les sommes accordées par le MSP (dans le cadre du Programme général d’indemnisation et d’aide financière lors de sinistres réels ou imminents) varient en fonction de l’évaluation des dommages, faite, entre autres, par la municipalité.

À Sainte-Marthe-sur-le-Lac, en moyenne, une somme de 191 672 $ a été versée lorsque les habitations devaient être reconstruites, en plus d’une somme accordée pour la démolition, a indiqué par courriel Marie-Josée Montminy, relationniste au MSP. Par contre, pour les personnes qui ont procédé à des réparations, l’« assistance financière moyenne pour la résidence était de 26 173 $ », a-t-elle précisé.

« Il y a vraiment une disparité importante entre ceux qui ont été reconnus perte totale et ceux qui n’ont pas été reconnus perte totale. »

— Marc-André Harnois, directeur général de l’Association des consommateurs pour la qualité dans la construction

Parfois, quelques pouces d’eau seulement ont changé la donne. Il y a là une « apparence d’injustice », a-t-il ajouté. D’autant que les résidants ignoraient qu’ils étaient dans une zone qui pouvait être inondée.

Sols qui s’affaissent

Nathalie Quézel n’est pas la seule à faire face à des sols argileux. Un nouveau groupe Facebook intitulé Troubles de fondations SMSLL (pour Sainte-Marthe-sur-le-Lac) a vu le jour le 5 septembre dernier. Il compte déjà 42 membres. Parmi ceux-ci, Julie Ménard, qui habite rue des Perdrix. Elle vient de faire installer des pieux dans son sous-sol, qui venait juste d’être rénové, après les inondations. Elle avait déjà fait redresser par pieux l’extérieur de sa maison en 2018.

« Ce n’est pas normal que, chaque printemps, tu aies peur que toute ta maison craque. »

— Julie Ménard, résidante de Sainte-Marthe-sur-le-Lac

Mme Ménard a rouvert son dossier au MSP et joint les assurances de la Ville parce que « ce n’est pas vrai [qu’elle va] payer 100 000 $ toute seule », affirme-t-elle.

Tout près, le terrain d’Annie Patenaude s’affaisse, de même que la bordure de la rue. Pourtant, la famille a récemment fait redresser par pieux la devanture de sa maison. Le voisin d’en face, Luc Angrignon, s’étonne : « C’est la première fois, depuis les 50 ans que j’habite ici, que j’entends parler de pieutage. »

Sur la 37e Avenue, Josée Arès observe les mêmes difficultés. Les travaux pour réparer la fondation de sa petite propriété, fissurée depuis les inondations, ont dû être annulés. L’entreprise de levage de maison demande maintenant un test de capacité portante du sol, qui peut valoir jusqu’à 12 000 $. Sans compter le plan de redressement par pieux qui coûterait, lui, plus cher que la valeur du bâtiment.

« J’ai l’impression que je suis sur le point de dépenser 150 000 $ pour ne pas me sentir si en sécurité que ça, finalement. »

— Josée Arès, résidante de Sainte-Marthe-sur-le-Lac

« C’est aliénant et c’est décourageant », déplore Mme Arès en faisant référence au combat administratif qu’elle a dû mener avec le MSP et la Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac pour réussir à se faire indemniser.

Notons que le MSP a confirmé, le jour de la visite de La Presse, que le test de sol géotechnique de Mme Arès serait remboursé.

Sujet glissant en campagne électorale

Contrairement à d’autres municipalités au Québec, la Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac n’a pas de régime d’indemnisation en lien avec les sols argileux. La mairesse sortante, Sonia Paulus, qui se représente aux élections du 7 novembre, a affirmé à La Presse qu’un changement de règlement n’était pas prévu.

« Il faudrait savoir pourquoi [il y a des difficultés de portance] et si ça a quelque chose à voir avec la rupture de la digue. Mais dépendamment du nombre de dossiers, c’est notre responsabilité [d’aider les citoyens]. »

— Sonia Paulus, mairesse sortante de Sainte-Marthe-sur-le-Lac

« C’est sûr que la Ville va devoir se pencher sur la problématique », a aussi affirmé François Robillard, conseiller municipal et candidat à la mairie. Selon lui, le projet d’infrastructure pour établir un réseau de collecte des eaux pluviales – que la municipalité a récemment autorisé – pourrait être une occasion de documenter le phénomène.

« Il ne faut pas attendre qu’on aille une autre catastrophe comme les inondations pour agir », a écrit le 2 octobre sur Facebook Sébastien Dionne, candidat à titre de conseiller municipal indépendant. « Il ne faut pas garder le statu quo et faire comme si le problème n’existait pas et laisser les citoyens assumer les frais comme si c’était de leur faute. » M. Dionne a indiqué que, depuis les inondations, son propre pavé uni s’était affaissé de deux pouces (cinq centimètres) à certains endroits.

quelques chiffres

1629 : Nombre de dossiers de réclamation envoyés au MSP à la suite des inondations de 2019 à Sainte-Marthe-sur-le-Lac

1460 : Nombre de dossiers conclus (en date du 4 octobre) 

31 : Nombre de dossiers toujours actifs. Le MSP ne tient pas les statistiques du nombre de dossiers rouverts.

Source : ministère de la Sécurité publique

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